Cahier # 23 : Juin 2007-Janvier 2008, #2524-2763
2757. Des listes 25 : Liste des textes du Chantier
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2756. Prospective - tunnel - atermoiments - envergures (et textes fantômes)Le Chantier étant terminé, reste à savoir qu'en faire ?
Je jette ici des idées à vau-l'eau, comme pense-bête, semainier ou vademecum. L'avenir seul dira si la danse est jsute.
Reprendre tous les clichés et façonner un vrai espace de visionnage avec légende de ces photos
Compléter tous les textes qui s'articulent dans le temps, comme la liste de la "longue traîne" d'A(i)L
Transformer l'ensemble en php, de sorte que le sgrands ensembles soient explicitement proposés au parcours du lecteur et les textes immédiatement récupérable.
Effacer ce qui vieillit mal, et en somme composer une œuvrelisible sur le net, une manière de tumulte.
Effacer, généralement, tout le surplus, qui est énorme...
Refonder le site. Je me donne deux mois.
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2755. AnniversaireVoilà une année que j'emplis le Chantier ; qu'est-ce qu'une année dans une vie ? Mais au regard des fils ici débusquées et parfois pour mon malheur, tirés ou suivis ? Mais au regard, mais au regard ?
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2754. oulunique raison de mon entêtement...
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2753. Des liste 24 : des grands ensemblesOn peut d'ores et déjà dresser un certain nombre de pistes pour des travaux ultérieurs, après environ trois cents textes écrits dans et sur le chantier.
L'opération s'achève, parfois dans la précipitation... mais aussi avec une certaine avancée dans l'écriture.
Je rappelle que l'écriture de Littérature inquiète avait globalement phagocyté toute tentative d'écriture même en laboratoire, et les carnets manuscrits que se succédaient avec une frénésie exponentielle, sont subitement devenus rares ou vierges. J'écris depuis 1994 de manière régulière ; je commence juste à sentir une certaine voix poindre. Il faut du temps pour accomplir quelques pas.
Si je jette un regard embrassant sur ces textes du chantiers, je pourrais ainsi distinguer divers grands ensembles.
D'abord, un certain nombre de suites, parachevées ou non, qui jalonnent toute l'année, notamment celle-ci, Des listes, qui avec 25 "numéros", ouvre le premier dossier du chantier, celui du making of ou du work in progress, du chemin se faisant, du laboratoire lui-même : le chantier du chantier.
Le chantier du chantier, ou l'étendue du territoire, frontières comprises. Des listes (26), Texte 0, Ecrire (5), etc.
Textes sur l'espace, la ville, le territoire, Teyssières, Genova (5), Lieux trop familiers, Pays de Char, Ouvèze, L'espace italien, Italie réelle, Italie fantasmée, Espaces choisis (10), etc.
Textes narratifs, Chez mon voisin (10), Rue couverte, Concorde, Lettre à B., Le feu, Fragments, Pas rien (3), etc.
Textes poétiques, Oe (3), Mes nuits (2), Jouvences, Envie d'éclats dans le dos, Entre (2), Télégrammes, etc.
Images et texte...
Textes critiques et théoriqes, Qu'est-ce qu'un auteur ? (3), Cyber-Liber (2), On air (3), Rebours (5), etc.
Textes à caractère biographiques, Hôte tardif, Nœuds (5), ASAG x, etc.
Citations, David Bowie, Johnny Cash, Roger Waters, Blanchot, Beckett, Derrida, etc.
Hommages, Klein, Chesnaux et la Chine, (A partir de) Gombrowicz, etc.
Traductions...
Ces grands dossiers serviront alors à générer un certain nombre de pistes de recherches ultérieures...
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2752. BiblioArticles
L'homme sans voix, in Iris 19, Grenoble, 2000.
Ancora. Le dieu Liber Pater dans Le sexe et l'effroi de Pascal Quignard, in Aufidus 46, Bari, 2002.
Blanchot la femme, in L'œuvre au féminin chez Maurice Blanchot, Grignan, Complicités, 2004.
Mythe et épistémologie, in Dictionnaire de mythocritique, Paris, Imago, 2005.
Un livre rien qu'un livre, in Les Lettres Romanes, n° spécial : "Maurice Blanchot ou la singularité d'une écriture", daté 2005.
Posologie. De Jacques Derrida, sur le site www.derrida.ws, 2006.
Textes
Feuilles d'aube, in Voix d'encre 24, Montélimar, 2001. A l'instant, in Travaux en cours 1, Paris, 2004. L'anonyme. Maurice Blanchot (Littérature inquiète I), sur le site www.publie.net, 2007. Trame, sur le site www.publie.net, 2007. Ecrire point com, in Voix d'encre 32, Montélimar, 2008.
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2751. Bio
* né en 1976
* études de lettres modernes, DEA sous direction de Pierrette Renard, Doctorat abandonné
* études d'écologie, pas de recherche, mais spécialisation en éducation en environnement et phytosociologie.
depuis 1994 tour à tour ou successivement : étudiant, ouvrier textile, relecteur de revue critique, secrétaire de centre de recherche (sur l'imaginaire), gardien de nuit d'une résidence universitaire, libraire-stagiaire, ouvrier agricole, veilleur de nuit, chansonnier (manche), professeur de français, maçon vrd (voirie et réseaux divers), ouvrier dans une usine de fabrique de menuiserie en aluminium, webmestre, vendeur dans une coopérative agricole, chansonnier sur France Culture, vendeur de fruits et légumes bio, animateur en EEDD, interprète du patrimoine, et accessoirement écrivain.
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2750. Grandes eauxComment donner crédit à un pays qui appelle ses rivières La Femme Sans Tête, La Ravageuse, La Sansfond ? Quel est ce rapport à l'eau, l'eau qui est tout, la vie même ? Comment donner crédit à un peuple qui, par des pratiques agricoles douteuses, parvient à la rendre imbuvable à quiconque, et de plus nocive à la terre ? Comment donner crédit à ceux qui bâtissent au bord des mers de telles catastrophes architecturales ? Comment donner crédit à ceux-là qui ont mis en circuit l'eau, de manière si imbécile ; en ne séparant les eaux usés des eaux potables ; en privatisant toutes eaux ; en interdisant la récupération des eaux pluviales ; en réclamant de l'eau belle et propre pour évacuer la merde ? Je ne connais pas de gestion plus maladroite de l'eau : elle est simple reflet d'une appréhension, d'une peur millénaire et puérile, et trahit une certaine angoisse envers la naissance et donc la femme... Elle montre une arrogance sans honte envers toute chose naturelle... L'eau, la placide ou la tonitruante, la rafraîchissante ou l'engloutissante, qui effraie, qui se passe fort bien des hommes... Mais dont aucun être sur terre ne peut faire l'économie. Nous paierons bientôt le prix de ce dédain de l'eau, des milliers d'assoiffés à nos portes.
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2749. Rénover le rituel 3 : notules pour refonder la maisonPas de dieux mais le respect de la nature.
Pas de fêtes issues des religions révélées. Une rénovation des fêtes "laïques".
Des événements du calendrier familial : anniversaires ; naissance et décès ; autres.
Une fête pour le soleil ; une fête pour l'eau ; une fête pour les morts ; une fête pour l'inconnu.
Pas de sensiblerie. Pas de culpabilité
User des connaissances scientifiques : astronomie ; sciences de la vie et de la terre...
Travailler le corps social ; préférer l'association au parti politique.
Rendre gratuit le monde ; favoriser le gratuit, qui est non pas ce qui ne se paye, mais ce qui ne peut avoir de prix.
Injecter à tout de la philosophie.
Bannir les vêtements synthétiques.
Boycotter les grandes surfaces.
Revisiter l'amour : les relations entre familiers, amants et amis.
Glorifier la musique.
Lire et écrire.
Aimer les produits que l'on mange ; valoriser le marché de producteurs.
Bannir la voiture. Privilégier les transports en commun.
Travailler aux organes participatifs.
Respecter son corps.
Aimer les secrets, et ne mentir que pour ne pas tromper.
Chérir l'impossible, l'inconnu, l'invisible.
Prendre conscience des atomes et des galaxies.
Danser.
Ne pas manger trop, ne pas vouloir trop. Ne pas aimer le trop : point trop n'en faut.
Ne pas abuser des médecines.
Ne pas abuser des drogues (comme le vin et les cigarettes) et rejeter tout ce qui creuse son manque.
Aimer le corps comme le sexe.
Brûler.
Refuser l'intrusion dans l'intime.
Choisir ses amis.
Etre modérément proche de la famille non choisie (i.e. sauf amants et enfants).
etc.
- 23/12
2748. Rénover le rituel 2 : les solstices, les fêtes et l'au-delàDans le petit noyau familial que moi et mes très-proches formons, une première tentative de ritualisation se cherche actuellement.
L'œcuménisme hypocrite de Noël et son ressort capitaliste me révulsent chaque année un peu plu. Les enfants sont là, pour le coup, pris en otage et dans une société où l'on peine à dire "non", les parents sont eux-mêmes complices. Je n'ai rien contre les cadeaux, mais bien contre trop de cadeau - là encore une limite s'impose.
En premier lieu, je bazarde les héritages chrétiens ou assimilés, comme ce Noël, son sapin, son Père Noël incongru. L'idée du cadeau est importante, surtout en hiver. Rappelons-nous qu'il s'agit du solstice, soit le jour le plus court de l'année.
A cette occasion, la nuit du 21 au 22 décembre est nuit de fête. On n'attend pas le 25 pour se faire des cadeaux, on le fait au moment du solstice, 7h08 cette année, avant sinon, pour les enfants. Pour les amants, cette nuit est nuit de sexe intense (c'est la nuit la plus longue). C'est aussi le début de l'hiver, c'est-à-dire des mois froids. Le 21, tout le groupe part en forêt chercher l'arbre de l'hiver, qui sera brûlé au printemps, c'est-à-dire à l'équinoxe de mars (carnaval).
Dans la cueillette de l'arbre, on se réfère à nos repères géographiques. Nous ramassons quatre essence différentes, correspondant aux quatre axes cardinaux, et aux quatre couleurs végétales : bleu avec la lavande (et/ou le thym) ; vert avec le cade ; jaune avec le chêne pubescent (ou blanc) ; rouge avec le buis, ou le cornouiller, ou le fustet. Une branche de genêt peut-être ramasser, correspondant à l'arbre sans feuille, qui servira de balais dans le rituel d'installation et desinstallation de l'arbre ainsi constitué. Des pierres (de même couleur, car nous avons la chance de pouvoir le faire, sauf le bleu qui devient blanc) servent à tenir l'ensemble dans un genre de corbeille d'osier, et on peut aussi décorer avec des herbes, de la mousse, du lichen ou des écorces.
Puis on place des confiseries sur l'arbre (quelques-uns des treize desserts provençaux font honnêtement l'affaire : nougats, fruits secs, fruits confits, fougasse, clémentine ou oranges), du chocolat, qu'on dégustera pendant l'hiver.
Le 21 mars, le tout est brûlé dans la cheminée et les rituels du printemps reviennent.
Les quatre dates des solstices et équinoxes sont des repères naturels commodes, bien entendu déjà usités par les Celtes, et diffusés ou décantés dans le Christianisme : Samain, Imbolc, Beltaine, Lugnasaad, respectivement 1er novembre (voir Halloween), 1er février, 1er mai et 1er août. Nous décalons ces "quatre temps" aux alentours du 20-22 des mois suivants et les faisons correspondre au début des saisons.
Il y a une part d'arbitraire ainsi à rénover certaines fêtes, mais on constate également que notre soi-disant "nation", qui se dit laïc, ne parvient ni à rejeter les héritages catholiques, ni à intégrer ceux d'autres traditions tout aussi importantes comme la religion musulmane.
C'est ainsi toute une société qu'il s'agirait de rénover, mais comme cela semble impossible, nous avons travaillé à un calendrier propre à notre famille, et dans l'ensemble, nous cherchons à nous départir d'une société qui malheureusement pour elle, semble ne pas avoir plus d'un siècle à vivre.
- 22/12
2747. Rénover le rituel 1 : de Romulus à RomulusCe qui manque à notre histoire contemporaine - la plus violente et la plus désespérante jamais vue, dit-on, sur ces terres, et particulièrement à tout ce qui prétend s'ériger en nation, c'est bel et bien un certain usage des limites.
Je ne parle pas d'interdiction, mais de lieux ou de moments "bascules".
Je songe au mythe de Romulus, fondant au pied la ville de Rome en -753 sur le Palatin. Et je le rapproche de l'histoire de Romulus Augustulus, qui sous le boutoir d'Odoacre à Ravenne, abdique face au Barbare et met fin en 476 à l'Empire romain d'Orient.
Etrange miroir de l'histoire qui répartit de chaque côté d'une date arbitraire, 0, à peu près autant de viols, de guerres et de constructions politiques de part et d'autre. Etrange miroir patronymique aussi, celui de cette Roma, dont le palindrome permet Amor.
Quoi qu'il en soit, on parvient, dans ce jeu de limites plus ou moins mythiques, plus ou moins historiques, à cerner un peuple dans son ensemble, peuple fondateur s'il en est, y compris dans la récupération de l'étranger qu'il a constamment mené (depuis Albe, les Sabines, les Mater Matuta et jusqu'aux sectes plus récentes, dont la fortune n'a cessé de croître), qu'il s'agisse de rapt ou de soumission, peuple qui porte comme en résumé toute l'histoire de la démocratie, depuis la Grèce jusqu'à la Pax Americana.
On est pris de vertige à Rome, devant le palimpseste ruiné de l'histoire. On est pris de vertige à Pompéi devant les corps calciné, si criant de vérité. On est pris de vertige en lisant Ovide.
Or on constate aussi avec un certain effroi, qu'on a difficilement bougé depuis cette époque ; on constate surtout qu'il nous manque peut-être ce que dans l'excès les Romains ont toujours porté : cette superstition qui leur faisait ritualiser tous les actes et les âges de la vie.
Nous avons la liberté, et avec elle un certain nombre de défauts ou de déviances propres à elle et à ce que certains appellent "progrès" (encore que ce terme doive être banni). Nous sommes soumis à une pression très forte de contrôle et de répression, tandis que d'autres profitent des acquis sociaux pour abuser de cette relative libéralité.
Il est difficile de ne pas passer pour un vieux con disant cela, mais cela est le propre même de l'éducation (des enfants j'entends) et de son propre comportement quotidien.
Il nous faut des limites, des tabous et des interdictions.
Nous ne connaissons pas la géographie de notre pays, son histoire nous parvient par bribes (certains épisodes sont même collectivement niés ou occultés), et nous ne disposons pas d'une grande fierté, autre que l'arrogance propre à la France.
A l'heure où les dirigeants vouent aux gémonies les derniers restes d'un état laïc et discret, se vendent à la médiatisation à outrance et au clinquant, tout en rêvant de répression ou de pression constante sur les citoyens ou du moins d'entre eux ceux qu'on imagine les plus marginaux ou dangereux, à l'heure où l'administration est devenue complètement folle et dans une large part inopérante, avec des services nombreux et inefficaces et souvent un grand manque de devoir de réserve qui à mon sens signifie une certaine conception de la nation (conçue comme tout sauf le "national"), à l'heure où les citoyens ne pensent que par le portefeuille et refusent toute prise de responsabilité, cèdent aux miroitements de la vie facile et souhaitent plus posséder qu'exister, plus avoir qu'être, on court le risque du repli sur soi, chacun sur sa communauté, ou sa famille, ou son ego.
Alors il faut peut-être revenir à un certain découpage du temps et de l'espace, qui permette à chacun de procéder à un inventaire de ce qu'il est et de ce qu'il a, de mesurer ce qui manque, ce qu'il serait bon de de désirer et ce qu'il serait bon de bazarder. C'est pourquoi quelques rituels ne seraient pas inutiles.
- 21/12
2746. Des listes 23 : 10 disques de chanson françaiseIl fallait bien nommer ceux qui importent. Mais si on peut hésiter longtemps sur les grandes voix du blues ou du rock, dans le domaine français, le choix est vite arrêté. En effet, peu s'en faut que ces dix propositions soient les dix seules propositions possibles. Il y a une grande quantité de déchet dans la production française, et le soi-disant renouveau actuel n'est pas glorieux pour la poésie. Car voici ma théorie : la chanson (ou encore le folk) est un art à part, entre musique et texte. Le texte ne peut prendre le pas sur la musique ; la musique ne peut prendre le pas sur le texte. Je passe sur toutes les merdes commerciales. Je conchie d'ailleurs Daho et Christophe qui sont outrageusement ridicules, sans voix ni texte. Et Murat aurait pu apparaître s'il ne déconnait pas. Je pourrais donner d'autres théorie, mais plus tard car voici ma liste.
| 1. | Jacques Brel, Tout, sauf les premiers | ![]() |
| 2. | Georges Brassens, Tout, surtout le XI | ![]() |
| 3. | Alain Bashung, L'indifférence | ![]() |
| 4. | Dominique A, La mémoire neuve | ![]() |
| 5. | Têtes Raides, Le bout du toit | ![]() |
| 6. | Jacques Higelin, Live 2000 | ![]() |
| 7. | Arno, Arno Jacques Ernest | ![]() |
| 8. | Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson | ![]() |
| 9. | Thomas Fersen, Le jour du poisson | ![]() |
| 10. | Rita Mitsouko, Rita Mitsouko & Négresses Vertes, Mlah | ![]() ![]() |
- 20/12
2745. Des listes 22 : 11 disques de bluesLe blues est la clef universelle de la compassion, de la douleur chantée et de la mélancolie que tous partagent. Il est évident que la plupart des musiques occidentales dérivent d'un noyau blues, mais il y a encore du blues à entendre. J'en profite pour détester ceux qui disent : "Il y en a assez du blues". Il y en a beaucoup, c'est vrai ; il n'y en a jamais assez. Car il serait idiot, et cela dénoterait un certain mépris de la musique - ou du moins un manque sérieux de discernement, de confondre le blues, tel que porté aux nues par quelques artistes dont c'est la seule voie, et la musique que bien des boîtes enfumées proposent partout en Europe et aux Etats-Unis, ou qu'on trouve aussi dans nombre de disques "blancs" et qui calquent la fameuse grille de blues à un manque sidérant et de profondeur et d'originalité. Oui, le blues, c'est toujours la même chose, mais toujours la même chose, n'est-ce pas là même le sens de la musique : le malheur est unique et nos sociétés compassées ne le connaissent presque plus. Car ce n'est pas le malheur que chante le blues. C'est le dénuement. C'est la démunie. C'est l'indigence. Nota. Pour un panorama étendu, il n'est pas inutile de se regarder la suite majestueuse produite par le grand Martin Scorsese, The Blues. Dont voici les différents volets.






On pourrait en parler longuement, mais plus tard, car voici ma liste :
| 1. | Robert Johnson, Complete | ![]() |
| 2. | Willie Dixon, I'm the blues | ![]() |
| 3. | Muddy Waters, The Chess Box | ![]() |
| 4. | John Campbell, One believer | ![]() |
| 5. | Howlin' Wolf, Moanin'in the moonlight | ![]() |
| 6. | Elmore James, Blues after hours | ![]() |
| 7. | John Lee Hooker, Plays and sings the blues | ![]() |
| 8. | Albert King, Born under a bad sign | ![]() |
| 9. | BB King, Live at the Regal | ![]() |
| 10. | Albert Collins, Ice pickin' | ![]() |
| 11. | Otis Rush, Right place, wrong time | ![]() |
- 19/12
2744. Des listes 21 : x disques inclassablesComme on voit je termine un peu dans l'urgence le relevé d'un certain nombre de disques dont il est difficile de se séparer. Cette catégorie de disques inclassables est proprement impossible (donc nécessaire), et je propose d'y verser les exemples de musiques d'ailleurs, que ces genres soient lointains ou imaginaires (ce qui revient au même).










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2743. Des listes 20 : 3 disques de soulEn cours de création
| 1. | Marvin Gaye, What's going on | ![]() |
| 2. | Aretha Franklin, In the dark | ![]() |
| 3. | Bill Withers, Live | ![]() |
- 17/12
2742. CranS'ils avaient du cran ils refuseraient ; il ne se crèveraient pas les yeux, ils changeraient de paysage.
Si nous avions du cran, on briserait l'écran, tous les écrans.
- 16/12
2741. ©L'auteur, dont on sait qu'il est mort, dispose donc de droits. Ces droits s'étendent jusqu'aux devoirs de son public. Une société est en train de trembler, de remuer comme un ver, s'écaillant ici, se blessant là, louvoyant lentement comme le taraud.
La loi, dont on connaît le souci de l'ordre, y compris dans les choses de l'art, qu'elle chérit spécialement, avec une affection qui peut surprendre, d'ailleurs, sur le précepte d'une guilde commerciale, a choisi : ce n'est pas seulement le piratage qui est visé, mais aussi le potentiel du "public" de devenir, incidemment, pirate à son tour.
Outre que la sphère privée devient poreuse, les tentacules numériques sont d'ailleurs des rostres réciproques, les spires se mélangent, l'on assiste à un véritable commerce du beau, qui diffère du simple folklore de galeries, de collectionneurs ou d'enchères. C'est que l'art n'est plus l'affaire de l'œuvre, ayant congédié l'auteur. C'est l'auteur, devenu marchand, qui, l'œuvre mesurant l'extrême réduction de son envergure, se permet de toquer à la porte de chacun : car il est questions de produits, et les produits se payent.
- 15/12
2740. Limes 2Car tout ce qui dévoile
Tout se qui montre
Tout se qui affiche
Tout ce qui se déploie et s'étale
Non dans l'indifférence
Mais il y a un œil pour se voir vu
Tout ce qui est vulgaire
Tout ce qui fait simplement plaisir
Tout ce qui rassasie
Tout ce qui bouche
Tout ce qui fait obstacle
Tout ce qui barre
Et fait barrière
S'associe.
- 14/12
2758. Nœud 5. Texte écrit au chevet
il n'y a pas de papier pour écrire. comment pourrait-il y en avoir ? deux mondes se sont confrontés, dans ce hiatus je suis né et toujours nécessite de marcher des deux côtés de la rue.
l'une s'échappe.
pierre henry délire à l'écran malade JE
stockhausen et béjart sont morts. &. c'est la fin d'un monde. VIENS
ses mains fines, et longues
j'écris sur des carrés de ouate - tout ce que j'ai pu trouver ici - et il y a la mécanique qui frémit. & il y a.
ses mains fines, longues, subitement froides.
les plis, sur le tissu soit des silences DE SIGNER
de l'autre main.
(je suis né une fois ; naissant comme homme.)
L'ARRET
qui après ? quoi après ?
soit des malcompréhensions, des malentendus, des mal-lus.
laisse frémir la musique
laisse le râle
laisse le son aller
laisse aller aussi le texte.
la bibliothèque vs la machine.
aussi laisse apparaître les couleurs, l'arrière-plan. toute écriture DE MORT
figure.
une partie de son ombre.
il fallut laisser soudain une place à ce qui s'efface.
heureusement le rythme car quoi JE
?
quoi pour signifier tout mon dasein, simplement être, me laisser être, me permettre d'être.
quoi d'autre que le rythme ? VIENS
joe morello chez dave brubeck.
ses mains qui ne battent plus.
le livre, terminé, voilà que surgit le moment DE SIGNER
même nos silences parlaient. évidemment. sinon que ferais-je ici ?
la batterie comme lien entre nous. la promesse d'un écart, la promesse d'un retour.
la promesse d'un battement.
la scansion.
il s'étonnait surtout de ce que ses mains pouvaient le faire souffrir, de sorte que de ne rien faire accentuait leur subite inutilité et décuplait la douleur.
L'ARRET
reste en suspens.
flotte
laisse aller là
laisse aller là
là va.
ça va aller va.
c'est aussi l'espace vide et silencieux qui nous entoure. c'est aussi ce silence qui vient gêner le râle et la musique. DE MORT
pourquoi fuient-ils tous ? devant l'assertion, simple et calme, tournoyant sur fond de cendres, étrange glaire palpitant, l'arrestation ? JE VIENS
nous venons tous. nous venons tous.
l'autre silence est celui des livres. la main qui œuvre répète un son. j'accapare les deux et mêle, telle une figure érotique & intense, une orchidée brûlante, je suis né deux fois : donnant à naître.
je me rappelle l'autre hôpital où le sommeil, de même, m'était proscrit.
manuscrit terminé. je viens DE SIGNER
désigné l'espace ayant été, et le rôle du père.
jusqu'à ce que. qui traduit bien l'impulsion d'octet. 01010101. la machine.
revient.
le livre face à la machine.
le livre qui machine.
la machine qui livre.
L'ARRET
imagine ce livre de ouate. chaque nouveau feuillet se divise encore en deux et encore en deux et encore en deux. telle une cellule - fût elle cancéreuse.
01 0 10 1 0 11 0 001 10 10 10 0100 1001 01 01 0
pouls. pouls.
râle, râle.
saut, saut, scansion. DE
la MORT JE
je VIENS
ce fut lorsque la petite fit lien aussi.
un second texte, que je viens DE SIGNER
, se glisse sous le premier. en recul, dans l'intervalle, la béance, le hiatus, le vide qui rythme.
ses mains devenues. ses mains devenues grêles.
sa capacité à raconter des histoires.
aujourd'hui perdu. de glaire.
L'ARRET
par à-coup. je somnole, m'éveille, sursaut, me rendors. scintille l'interdit tance.
qui est l'envoyé ici ?
où est l'ange ?
pour qui sonne le glas
.
la sentence ?
chaque feuille se reproduisant à l'infini. buvard non carbone.
comme une cellule.
un texte tendu comme une toile.
la reproduction.
sans courant, sans énergie et sans écran, voici
rejouant la scène, la redoublant
soudain devenue folle
sans mécanisme une machine
l'animal
internet pariétal
je suis cloué en deux.
tout n'est que bits ou octets.
je fais le lien ; n'ai jamais fait que ça.
livre / machine
interstice
intervalle
balancement
battance
cadence
rythme
loin des livres de meschonnic
je suis juste un visage funk.
je suis le supplément qui se glisse.
et parce que j'écris, confier au silence mon cri ton râle.
moncritonrâle
et bientôt essuyer avec ce carbone ce buvard cette ouate les gouttes DE
ton front et la larme de mes silences.
machine / livre
batterie
rythme
espace
tissu
vrd
je suis né trois fois. quand tu es MORT
.
centre hospitalier de montélimar
huit et neuf décembre deux-mille sept
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2738. Bandes dessinées
Moi qui n'ai jamais lu que dans les bandes-dessinées, américaines de surcroît, les comics, aujourd'hui plus rien. Il est vrai que l'abondante production est à ce point mauvaise que les nauvragés sont invisibles. Or les BD sont un art particulier qui peut provoquer de grands créateurs, comme bien sûr, et cette liste est une scie : Pratt, Loisel, Bilal, Manara, Comes, par exemple, ou dans le domaine outre-atlantique John et Sal Buscema, Bill Scienkiewicz, Frank Miller, John Romita Jr, John Byrne ou Sam Kieth - pour ne citer que mes préférés ; ou encore, dans des champs différents Franquin, Gotlib, Edika, Reiser, Larcenet... A côté des grands maîtres, dont le temps d'ailleurs n'est pas avantageux, il y a une floppée de jeunes créateurs dits indépendants, et l'on ne pourrait s'aventurer en une quelconque liste tant les éditeurs sont nombreux, plus ou moins obscurs.
Or cette petite note sans ambition et morte-née, n'aurait d'autre portée si elle ne permettait de saisir peut-être une nervure propre à nous renseigner sur l'époque.
Je me demande alors si la bande-dessinée, très largement d'origine américaine quoi qu'on en dise, n'est pas une tentative hasardeuse, un peu naïve ou oublieuse, une présursion du livre qui se serait donné à l'image.
Preuve en est sans doute l'extrême difficulté pour leurs auteurs de donner force et originalité au texte même, qui par un procédé tout à fait unique (la "bulle" directement issue du Moyen Age), ne parvient jamais à trouver sa juste place.
Ce qu'on appelle les "romans graphiques", d'ailleurs, montrent bien, par leur appellation d'ailleurs un peu calomnieuse - je veux dire par là qu'il est significatif d'utiliser le terme de "roman" dont nous sommes aujourd'hui un certain nombre à vouloir, une bonne fois nous défaire - la préseance de l'un sur l'autre et rarement une commune préoccupation...
Il me fallait cette note pour enchaîner plusieurs autres notes, dont l'époque nous fournit allégrement le fonds.
Même sans écran, nous sommes venus par l'œil. "Imaginez", imaginez. Ce mot même me trouble. Cherchez à penser une chose qui n'existe pas dans le monde ; l'usage même de la pensée se rapporte à des images. Tout monstre, l'irreprésentable même, jusqu'à l'infini et l'invisible, que sais-je Saturne, un ion, ou le Minotaure, passe dans la pensée comme sous forme d'image.
Nous fermons les yeux et ce sont des éclairs, des constellations lumineuses. Nous rêvons les yeux ouverts vers notre dedans, et tous les dédales qui le constituent.
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2737. Magnifiques pochettes de disques
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2736. Des listes 19 : 10 disques de rock'n'rollExercice de plus en plus périlleux, et je ne vois pas ce que je pourrais dire d'autre, c'est pourquoi, de but en blanc, voici ma liste.
| 1. | The Rolling Stones, Sticky fingers | ![]() |
| 2. | Patti Smith, Horses | ![]() |
| 3. | Neil Young, Tonight's the night | ![]() |
| 4. | Bob Dylan, Higway 61 revisited | ![]() |
| 5. | Beck, Odelay & Frank Zappa, Over-nite sensation | ![]() ![]() |
| 6. | John Lennon, Plastic Ono Band | ![]() |
| 7. | PJ Harvey, To bring you my love | ![]() |
| 8. | The Who, Who's next | ![]() |
| 9. | The Doors, LA Woman | ![]() |
| 10. | David Bowie, Hunky Dory & Lou Reed, Transformer | ![]() ![]() |
- 10/12
2735. Hermocopides
- 09/12
2734. Nœuds 4 : avant-posteJuste avant un texte plus abouti.
J'ai dormi hier à l'hôpital. Au chevet de ce qui disparaît. J'allais fumer des cigarettes dehors, mais il me fallait passer par les urgences, car la porte générale était verrouillée. J'errais ainsi dans les couloirs vides un long temps, j'aurais pu être n'importe qui, d'ailleurs j'étais devenu n'importe qui.
N'importe qui est ce qui se retrouve face à la mort.
Qui voit la mort devient dieu. Qui voit la mort naît. Surtout lorsque la mort est celle d'un proche, et surtout lorsqu'il s'agit d'un parent, et surtout lorsqu'il s'agit de son père ou de sa mère.
Je suis le croisement de deux mondes, dans la friction desquels je nais constamment. Je suis le croisement de deux mondes : le livre et la machine.
Je suis le fils du livre (la lignée maternelle) et de la machine (la lignée paternelle). J'oscille entre les deux. J'oscille entre-deux. Je n'ai jamais cherché (ou promu) que ça : l'entre-deux, l'intervalle, l'interstice, l'intermittence, l'entre, l'inter, puis le lien, le nœud, la passerelle, la frontière.
Je suis hanté par deux espaces : l'étendue et la limite. Ou dit autrement : le plein et le vide. Ce qui réunit et ce qui sépare, ou plus exactement encore : ce qui est et ce qui réunit en séparant (seuil). Je n'ai pas fini de parcourir ces espaces, mais il est évident que l'espace même est mon élément, mon unique matière de travail.
Je tourne tout en espace.
Depuis le début, je n'ai cherché que cela : l'intervalle, qui est entre le plein et le vide ; entre ce qui est et ce qui est rien. Rien du tout. Je pense à l'excellente sentence de Dieudonné M'Bala : "Tout s'oppose à tout, oui, mais rien... Rien ne s'oppose à rien." C'est cela, très finement formulé (quoique sur le ton de la dérision).
Depuis le début : la battance, le rythme, ce qui fait sens est cette croisée des chemins : le livre vs la machine. Comme une feuille composé de deux parties. Comme la trame et la chaîne. Le paradigme et le syntagme. La métaphore et la métonymie. Sélection/succession. D'où la batterie, mais aussi ce qui relie cette alternance de plein et de vides : 0 1 0 1 0 1 0 1 0 : l'informatique dont une voie, internet, la toile (net, web) qui allie le texte à la machine.
Tout est cela, tout est rythme, 0101, ad.lib. D'où le funk, ad.lib., qui n'est que gloire au rythme. Il n'y a pas d'autre chiffre que 0 et 1. Tout revient à l'être et le néant ? Me dira-ton. Je dis que non. Je ne dis pas que oui. Ce n'est pas l'être et le néant qui importe, bâtir une philosophie sur le constat que la nuit succède au jour qui succède à la nuit qui succède au jour qui..., est plus que puéril ; ce qui importe est le crépuscule : que se passe-t-il entre le jour et la nuit ? Qu'y a-t-il entre l'être et le néant. Entre ce qui est et ce qui n'est pas ? Le neutre. L'il y a. La béance. L'intervalle ; l'interstice. Lèvres, lèvres entr'ouvertes, comme une porte, mais c'est toujours la même histoire.
Je bricole des harmonies en secret.
- 08/12
2733. Indigence notableAjout de fin décembre : Malheureusement cela continue, avec la disparition de Fred Chichin, Oscar Peterson, Ike Turner, puis Julien Gracq : c'est tout un monde, tout un siècle, le vingtième, qui s'enfonce... Mon respect pour ces quatre là, arbitrairement réunis par la mort, mais quatuor représentatif d'un certain de nos paysages.
La disparition de Stockhausen comme celle de Béjard marquent pour moi la fin d'une époque, non pas seulement comme l'on songe à une expression et qu'elle vient sans même qu'on s'en aperçoive (je veux dire qu'elle se forme comme un songe, et sans pensée au préalable - une manière de cliché).
Nous entrons dans un temps où le devant de la scène est subitement vide ; où les grandes paroles ne sont plus. Plutôt un fourmillement de petites voix périphériques, comme les bêtes étranges de Several species of small furry animals gathered together in a cave and grooving with a pict (de Roger Waters).
Il y a certes des créateurs importants, qui bâtissent des œuvres importantes, mais ils sont : invisibles ; inaudibles.
Ce qu'il y a, c'est un fossé entre eux et ce qu'on a la mauvaise habitude d'appeler le "grand public".
Or s'il y a un public de plus en plus "grand", je crois que le temps du créateur perdu dans son œuvre est dépassé. Je me demande subitement si l'idée même d'œuvre n'est pas obsolète.
Je n'ai pas encore de réponse quant au "dispositif" qui pourrait remplacer la vie d'œuvre.
Nota. Sans doute que la fameuse autofiction est l'une des pistes à poursuivre, mais de manière honnête et talentueuse (ce qui est loin d'être le cas), pour chercher cette voix qui manque.
A moins que l'absence de livre étant avérée, il ne reste plus qu'à éparpiller l'effort dans l'anonyme, c'est-à-dire le multiple, c'est-à-dire...
- 07/12
2732. AntonioAntonio T. était un ami qui habitait Grenoble, et que j'ai rencontré autour de certains livres, je crois me rappeler des Petits poëmes en prose et Le corbeau.
Antonio était un dandy, habillé curieusement entre chemises en flanelle, pantalons à pattes d'éléphant et vieille veste de cuir élimé sortie de je ne sais quel bazar de la banlieue de San Francisco.
Il était poète. Il griffonnait à longeur de temps de petits textes qu'il distribuait autour de lui. Sa langue était châtiée comme on n'était pas habitué d'entendre. Il portait deux rouflaquettes énormes, comme Neil Young dans ses jours sombres.
Antonio était malade, suivi par un neurologue, sentencieusement affublé d'une schizophrénie brutale, maniaco-dépressif et il semblait aimer une fille dite "gothique".
Son héros était Antonin Artaud.
Il l'imitait. Il imitait Artaud, il imitait aussi le Momo. C'est lui qui m'a fait découvrir Pour en finir avec le jugement de Dieu, sur de vieilles cassettes qu'on écoutait sur un vieux magnétophone sur le cours Gabriel Péri.
Il m'avait offert deux livres d'Henri Michaux, dont Déplacements, dégagements.
Il n'était pas aimé et n'avait pas d'ami.
Un jour il a fait un rêve. Dans un cimetière, sur une pierre tombale, il lit un nom : Antonio Artaud.
Il voulait se rendre à Paris, mais celui de Baudelaire.
Je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles.
Une parole revenait souvent dans sa bouche : CUISTRES.
- 06/12
2731. (A partir de) GombrowiczQuant à moi je lis le Journal de Gombrowicz, le second volume en poche que par hasard j'ai trouvé chez un bouquiniste. Sauf Milosz ou Conrad, je ne connais quasi mais de la littérature polonaise. En ces temps de media désarticulés (qu'on pense aux âneries télévisuelles, méprisantes et obscènes, aux acteurs surfaits, aux chanteurs mauvais, aux écrivains ratés), cette lecture rafraîchit. Les positions, parfois sévères, souvent jouissives, sur l'écriture, et surtout la figure de l'écrivain, sur Paris aussi et sur cette inquiétude qui est le propre des expatriés nous rend méchants. Et comme nous en avons besoin ! Chacun flagorne, chacun louvoie et tous congratulent, personne n'ose dire. On n'ose pas dire que l'autofiction emmerde - non seulement, et qu'en plus il n'y a pas de talent ; que Robbe-Grillet est un vieux fou dont le délire ennuie ; que Sollers et son fameux roman sont un genre de ramassis. Que tout cela pue le rassis, que tout cela est à évacuer, mais moins encore que les talk-shows, les émissions absolument débiles de grande écoute, les commentaires politiques sans recul ou les revues de presse sans analyse. Mais où sont passés les écrivains ? Tous morts avec Derrida ? Où sont ceux qui doivent se lever, de temps à autre ? Où les silences pesants ? Où les retraits songeurs ? Où les poètes ? Où les amoureux ?
Il y a depuis longtemps un déplacement des pouvoirs, depuis le politique vers le médiatique, celui-ci est avéré aujourd'hui, ne se cache plus, est même plutôt arrogant.
La nouveauté est une véritable lutte idéologique, où tout ce qui touche à la pensée, à la création, enfin au risque de l'exposition devant/dans l'œuvre est non seulement réduit à un exercice imaginaire (qui met en jeu l'image), contraint dans le temps - quand il fallait plusieurs années pour forger une critique, mais encore dévalué, c'est-à-dire soit réellement évalué : sujet au marché (ce qui est impensable), soit carrément du moins méprisé sinon moqué. La pensée emmerde. La pensée originale dérange. Au point que les marginaux sont complètement déconnectés (comme Dieudonné par exemple, ou Onfray), ou bien ils se livrent à des simagrées, bouffons du roi, afin d'être vus, quand même, passent pour des gros cons, mais visibles.
Le silencieux, le retiré, le poète, l'amoureux, dans une société ou tout doit être image et où tout image ou image possible doit pouvoir se vendre, n'a pas même voix au chapitre. Il n'a aucune chance d'être vu. Et pour cause. D'où la recherche de l'inconnu...
- 05/12
2731. Limes 1
Là où enfin tout cesse, là où tout s'achève
Là où nous mettons le couvert pour un absent
Là où se forme l'absence même
Comme le treizième du noël provençal
Comme le champ donné à l'inconnu selon le précepte de René Char
Comme les fantômes qui reviennent
Comme un chant funèbre
Comme une cigarette allumée
Comme l'amour
Comme le jour
Comme la nuit
Comme tout ce qui luit
Comme ta chanson, la mienne
Comme ta peine
Comme un chant funèbre
Comme les lèvres
Comme ce qui est doux
Comme ce qui rassasie
Comme ce qui exsangue
Comme ce qui gangue
Comme une langue
Comme les lèvres
Comme un chant funèbre
Comme le pain
Comme le fromage et
Comme le miel
Là où tu passes le seuil
Comme à la frontière
Comme la mer
Comme la rivière
Comme une langue
Comme une langue étrangère
Comme une langue passagère
Comme l'étranger
Comme l'inconnu
Comme le nu
Comme le lait
Comme le sein
Comme le fruit
Comme le champignon qui le ronge
Comme le cancer qui croît
Comme ce qui déménage
Comme ce qui dérange
Comme ce qui mange
Comme ce qui chante
Comme la bouche
Comme les lèvres
Comme la langue
Comme le piano
Comme la contrebasse
Comme la batterie
Comme tout
Comme tout
Comme tout.
- 04/12
2731. Nœuds 3Finalement, je n'aurais fait que ça, des nœuds, toute ma vie durant.
Condition des soies
Usiner, moulinage, usiner, moulinage
fil, lien, toile, filet, réseau, rhizome, nœuds.
Donner du sens à quelle vie ? nœuds
Chercher à concilier quels égos ? nœuds
Maçon VRD (voirie et réseaux divers) : nœuds
Internet : nœuds
Drôme Provençale, Lance, et EEDD : nœuds
- 03/12
2730 Ce dispositif d'informationParce que ça ne passe pas.
- 02/12
2729. Non-retour
Il y a un point de l'œuvre d'un auteur ou tout est dit ; l'essentiel du moins ; ce qui suit n'a plus d'importance, quand même serait plus volumineux ou mieux dit. Le timbre de voix est trouvé, le reste n'a plus d'importance.
- 01/12
2727. Du dosJe remarque qu'à force d'écrire, le corps est négligé. Or je me retrouve sur une table de massage, à devoir sentir chaque centimètre de ce qui fut un dos, aujourd'hui tassé, aplani, nivelé. Je redécouvre ma scoliose. La chaise, l'écran, le réseau lui-même font de l'horizontal. Ne jamais oublier de marcher (sur les pentes des montagnes par exemples), comme d'être vertical, c'est-à-dire en proie au risque de la chute.
Ne pas oublier son dos, qui est aussi ce qui nous aide à sentir ce risque. Vivre dans l'écran, lové dans sa bienheureuse lumière, et c'est la fin.
Seul le vertical donne l'ombre. Le couché n'arrête rien, se laisse submerger.
Notre detinée est de lutter contre la pesanteur ; c'est notre effort et notre seule source d'ombre...
- 30/11
2728. DépaysementsCelui qui est en transit, l'exilé ou le voyageur, l'expatrié, toujours, demeure fidèle et soucieux d'hospitalité. Je rends encore une fois hommage à tous ces étrangers, car il s'agit de cela, d'Algérie, Argentine, Côte d'Ivoire, République Centrafricaine, Chine, Djibouti, Géorgie, Iran, Roumanie, Liban, Maroc, Mexique, Russie, Sénégal, Tunisie. Je remercie tout particulièrement mes hôtes de toujours : Abdelghani, Euloge, Claude, Saïd, Parham, Naghmé, Carlos, Christophe, Ange, et tous ceux que j'oublie.
Je résiste en raclant, renâclant à d'AutresFeux.
- 28/11
2726. Revues des revuesJe hante les bibliothèques (aussi parce qu'il y a quelque chose de finissant, de tragique, dans une bibliothèque), non tant pour trouver des livres, mais des textes souvent éparpillés en revues, revues qui peuvent être spécialisée ou pas.
J'aime le principe de la revue, qui colle à notre époque. Fragment, synchronicité, récurrence, collectif, etc. Il manque encore une véritable histoire des revues littéraires françaises, mais qui pourrait la faire ? Il y a bien une histoire de la NRF, et l'on trouve, en diverses biographies ou dans les correspondances, des indications précieuses sur telle ou telle revue, mais une vision générale manque. Projet ardu étant donné le nombre de revues éditées, dont la plupart a disparu.
Je souhaite rendre ici hommage non seulement aux revues (vivantes) littéraire, dont le nombre comme la qualité, se réduit lui-même : Le Nouveau Recueil s'étant éteint, du moins sur le papier, il nous reste : Po&sie ; Arpa ; Terra d'altri ; Voix d'encre ; Chimères ; Conférence ; Multiples voire Critique et Le Débat ; je dis ici que la NRF, Poétique, L'infini, pour ne citer que quelques monuments, ces monuments sont écroulés.
Mais concernant la critique, par exemple, je garde une grande affection pour toute une série de revues, très nombreuses, qui ont su s'imposer dans le temps, et qu'on doit pouvoir trouver dans les frigos que sont les bibliothèques. Je suis toujours excité en ouvrant les volumes, en voyant les couvertures, où je retrouve le plaisir de l'enfant qui collectionne les bandes-dessinées, le dernier numéro.
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Merci donc aux éditeurs de : MLN (Baltimore, John Hopkins University Press) ; French Forum (Lincoln, University of Nebraska Press) ; The French Review (Carbondale, American Association of Teachers of French) ; Etudes littéraires (Laval, Département des Littératures de l'Université de Laval) ; Etudes françaises (Montréal, Presses de l'Université de Montréal) ; Dalhousie French Studies (Halifax, Dalhousie University) ; Symposium (Sudbury, Université Laurentienne) ; boundary 2 (Durham, Duke University Press) ; diacritics (Baltimore, John Hopkins University Press) ; L'Esprit Créateur (id.) ; French Studies (Oxford, Oxford University Press) ; Journal of Modern Literature (Bloomington, Indiana University Press) ; Postmodern Culture (Baltimore, John Hopkins University Press) ; Journal of Popular Culture (Malden, Blackwell Publishing) ; SubStance (Madison, University of Wisconsin Press), etc. On remarque une légère surabondance d'universités américaines. Sans commentaire. |
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Encore plus fort, les sites qui regroupent et diffusent les articles de ces revues, ou du moins les bibliographies. A côté de l'énorme base de donnée (la plus complète) de la Modern Language Association (qui publie les Modern Language Notes, MLN, ci-dessus), il est utile d'aller voir :
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- 27/11
2725. Ronds-points à vendrePratique ! Dans le cadre de la restructuration du domaine et de la politique volontaire d'économie de dépenses, l'Etat et les collectivités territoriales mettent à la vente 10 000 ronds-points partout en France. "Vous souhaitez devenir propriétaire ? C'est l'occasion ou jamais. L'Etat et les collectivités territoriales vendent 10 000 ronds-points à côté de chez vous. C'est une affaire à saisir ! Prix avantageux ! Jouissez pleinement d'un espace publicitaire potentiel, de l'accès rapide aux transports, et surtout d'un crédit d'impôt de 49% ! Renseignez-vous auprès du service - Solutions commerciales - de votre Préfecture. (Offre valable jusqu'au 31/12/07. Opération approuvé par la COB)"
Mais alors que l'opération est un réel succès - les ronds-points proches des ZAC étant bien sûr pris d'assaut - l'Etat songeait aussi à rentabiliser les aires d'autoroute, certaines portions de la bande d'arrêt d'urgence (ou, précise-t-on, "l'évaluation du taux de risque zéro est proche de 100"), mais aussi d'anciennes gares, des logis de concierge, certaines salles des écoles et collèges...
- 25/11
2724. Dégâts des eauxLe plafond gouttait. On ne voyait rien, puis une minuscule goutte se formait, grossissait et finalement, emportée par son poids, venait s'écraser sèchement sur le plancher, avec un toc! décidé.
Une gouttière centrale avait déjà bien abîmé la peinture, mais d'autres commençaient à paraître, à intervalle irrégulier, ça et là, de partout.
La première, la plus importante, qui devait recueillir les eaux de plusieurs autres petits oueds dans le grenier (on entendait d'ailleurs, dans le grenier, de nombreux témoignages de gouttes, mais le son était étouffé, lointain) ne se mouvaient pas, sûre de son droit ; les autres par contre semblaient jouer à un jeu de chaises musicales - de toute façon, le temps était aboli dans l'appartement depuis le début des grandes pluies, qui aujourd'hui, empêchaient toute excursion en ville) et tournaient sans raison sur le système du plafond. Chacun son orbite. La grosse flaque pendue faisant office de soleil.
On avait le temps de l'observer, notre ciel gondolé, c'est sûr.
Mais il fallait aussi veiller aux récipients, divers et dont l'assemblage était pour le moins hétéroclite, qui étaient censés recueillir l'eau marronâtre du plafond. Il y avait des seaux, des casseroles, des dame-jeanne, des porte-parapluie, des boîtes à bijoux, des conserves et des tupperwares, des louches, des plats, des sacs divers, des sacs en plastique et un sac de voyage, un aquarium, une vieille cuvette de wc, d'autres cuvettes, et je crois bien avoir vu aussi une paire de bottes. Tout ce qui pouvait "contenir" y passait. Mais bien sûr, le résultat n'était pas à la hauteur des espérances et de l'ingéniosité des habitants. En effet, les récipients qui contenaient effectivement, se remplissaient vite et de nouvelles gouttes décidées éclaboussaient en s'écrasant dans la somme des gouttes précédents, si bien que l'eau, de toute façon, même pulvérisée, même éparpillée, se répandait aux étages inférieurs ; et les autres récipients, ceux qui semblaient pouvoir contenir mais en réalité ne contenaient pas, ceux-ci ne servaient qu'à dissimuler l'eau sauvage qui n'a plus qu'un souhait : aller plus loin, aller plus bas.
On s'était habitué alors à vivre avec l'eau ; on avait des chaussures surélevées de semelles de bois ; on vivait en hauteur, une rivière sous les pieds. L'appartement, à coup sûr, n'y tiendrait pas. Pas plus que la ville, dont on avait oublié, au cœur de temps de nuages, d'orages et de pluies, la fonction principale et initiale, et jusqu'aux enseignes lumineuses...
- 24/11
2723. Pleine lune le jourToutes les montagnes sont prises par les nuages, qui s'établissent sur des altitudes. De la pleine où je suis, c'est la lumière qui étonne. Il y a plus au nord deux fins nuages comme un genre de dague, et entre les deux, la lune est pleine, dans ses heures menstruelles, énorme.
Derrière les montagnes,les montagnes, la séparation assez nette entre plaine et collines, avec la lune comme rouet, nous fait aisément comprendre qu'en nous dirigeant vers ces rocs sombres, on en aurait pour un sacré moment pour en sortir. De fait, ce sont les Alpes et on n'en sort qu'un fois du côté du Pô.
- 23/11
2722.Otages les odeursIl faudra bien pourtant s'habituer à ces odeurs mêlées, qui viennent avec l'air nécessaire... Il n'y a pas de bouche aux narines, pas de paupière pour le nez. Mais à chaque fois en entrant - puis tout le long, c'est l'odeur qui surprend, odeur persistante, au-delà de l'habitude, tant il est vrai, comme dit Blanchot, que "la mort, nous n'y sommes pas habitués". Odeur au-delà de l'habitude. Odeurs, au-delà de la résistance.
Ce n'est pourtant pas la mort, qui dégage ces effluves. Contre toute attente, il n'y a pas de thérapie autre que simple, devant le cas. L'odeur provient de la présence d'une bactérie. C'est tout. Je n'ai jamais vu si peu de machines pour retarder l'instant. J'aime bien l'idée d'aller assez dépouillé devant lui.
Comment apprivoiser ce qui échappe ? Comment comprendre ce qui fuit ? Comment parler à la mort ?
- 22/11
2721. Reconnaissances : fragment de lettre à M.Je comprends votre tristesse, et je la partage ; sans doute question de décalage, la tristesse, n'est-ce pas un genre de conscience ou de lucidité ? Solitaire, jusqu'au bout, on mâche nos morts.
- 21/11
2720. DénouerAlors il jeta le livre dans le feu, de sorte que peu à peu, le feu consumant, il apprenne le texte seul, et rende hommage, en silence, au père, car enfin il s'en défait.
- 20/11
2719. Nœuds 2Pourquoi la colère pour écrire ce texte ? Plutôt que le dépit, le désaroi, la peur ou la tristesse ? Serait-ce que le colère seule fait écrire ?
Il est certain que cela entame durablement la vie d'un homme, que de se confronter à un mur sans fenêtres ni portes. Sommes-nous le fruit de ce qui est ? Je n'ai guère de considération pour ce qui geint et se plaint, surtout si rien n'a été essayé pour changer la situation.
La colère, c'est un genre de moteur, d'énergie, de carburant. Gare à ne pas être mangé par elle...
- 19/11
2718. Textes en ligneDe nouveaux supports bousculent une tradition fortement enracinée jusque dans nos corps. Il faudra bien pourtant l'accepter, et une fois, accepter de lâcher un peu la bride aux textes. Il semble qu'on n'a pas pris conscience de ce qui longtemps s'est préparé et aujourd'hui commence : la disparition du support pour l'œuvre d'art : texte/image/son. Il semble qu'on n'a pas lu, ou si on les a lus, qu'on n'a pas compris ce qu'entrevoyaient, dans une acuité remarquable à la fois Maurice Blanchot et à la fois Roland Barthes et Michel Foucault : la disparition de l'auteur.
J'ose dire que le "droit d'auteur", comme de nombreux héritages de la soi-disant "Révolution Française", ne sont plus actuel dans le monde que pourtant ils ont contribué à façonner. Le modèle capitaliste qui nous vient directement de là, des bourgeois et commerçants prenant le pouvoir en 1789, est débordé par internet, et la puissance de son aura. Or sur internet, il n'y a pas d'auteur - on s'en plaint assez - il n'y a pas d'auteur (sur/à/ - ) internet.
Un chantier s'ouvre, il embarque dans son tremblement non seulement le droit d'auteur et l'auteur, mais encore il rejaillit sur la capacité de créativité du motif littéraire : doit-on encore souligner l'ineptie de la plupart des livres publiés ? De nouveaux auteurs apparaissent, bien conscient de leu atout technique et qui comptent bien l'utiliser. Il est surprenant de voir combien les résistances d'arrière-garde sont fortes.
- 18/11
2717. Traces pour du biographiqueCompte-tenu des événements, qui certes ne peuvent pas ne pas questionner, on retourne à quelques tentatives de compréhension du biographique. C'est Donner le livre, texte maintes fois écrit et réécrit, offert un jour à Jean Decottignies, ami de jadis et connaisseur de Klossowski. Texte qui se donne comme un programme, une clef de compréhension : qu'en est-il du biographique dans la littérature et, plus encore, dans la philosophie ? Ce texte se découpe en trois schèmes : 1. Montaigne/Klossowski : donner le livre ; 2. Rousseau/Derrida : sans-gène ; 3. Mourir, écrire : le cas de Roger Laporte, et le tissage (Lacoue-Labarthe). Dans les trois cas on voit deux figures, l'une plutôt établie en tant qu'écrivain, l'autre en tant que philosophe - mais à vrai dire la frontière est plus floue qu'il n'y paraît ; on voit aussi une figure du passé et une figure de notre modernité : en effet il y va non seulement de l'héritage laissé des anciens (un genre de dette), mais aussi de la lecture (un genre de dot) ou du commentaire, qui traverse aussi bien les siècles que les auteurs, ne donnant et ne s'adonnant qu'à l'œuvre, qu'à l'œuvre à l'œuvre dans les livres (qui font des frontières peu étanches).
Ce texte je me propose, pour les jours qui me restent, d'en affiner le contour et de le distribuer sur ces écrans.
- 17/11
2716. Paris
- 16/11
2715. Ce qu'on a laissé faireIls avaient la passion du plastique jusqu'au moindre détail. Ils adoraient la lumière. Ils la disposaient partout. Ils marchaient sur des œufs et ils avaient mal aux pieds.
Ce n'était pas le rayon de lumière qui nous aveuglés, c'était son reflet dans la fenêtre de l'immeuble en face, et qui la mangeait toute.
Plus de kiosque à journaux. Plus de téléphones publics. Plus d'œufs dans les bars. Plus de pilote de métro. Plus de pavés. Pas de plage. Plus de silence. Plus d'obscurité. Plus de disparition dans la foule - avec leurs appareils, ils retrouvaient chacun n'importe où. Plus de plantes sur les murs. Plus de menuiserie en bois. Plus de parquet aux sols, plus de moulures au plafond. Plus de cour intérieure. Plus rien qui délaye. Plus rien qui ménage des ouvertures. Plus rien qui permette de rêver. L'insouciance ? Inexplicablement disparus. Remplacée par le plaisir. De suite. Sur le champ. Programmé, d'ailleurs, jamais impromptu. Plus de grandes places dans villes.
On leur a laissé le champ libre, il en ont bien profité.
- 15/11
2714. GrouillotsEt si je m'allonge et entends passer sous des dizaines de mètres le métro sous moi, puis lève les yeux et observe dans une lucarne des dizaines de fenêtres ouvertes sur un horizon encombré ;
Si au fond du gouffre de la "bnf" je me demande à quoi bon cet espace gigantesque, avons-nous une si haute idée de nous-même pour construire de tels édifices ?
Si sur le boulevard récent, parsemé d'enseignes lumineuses, et de mobilier en plastique, mais souvent vide de gens, je lève la tête au ciel et vois des dizaines d'objets volants qui décrivent des trajectoires un peu saoules, et je me représente d'un coup, d'un choc, au milieu de tout ce fatras, de tout ce béton et ces vies inutiles, ces énergies qui en tous sens, tels des électrons butinent ?
Là, j'ai peur.
Puis à Beaubourg, où je rencontre Giacometti et bientôt Richard Rogers, et surtout, physiquement, Pierre Guyotat qui achève Formation, je flâne dans Flammarion et je me dis, lorsque je reviens dans le hall central, en voyant les vieux Arabes qui viennent ici discuter et se réchauffer sans doute, et qui ne parlent jamais d'art contemporain, puis les jeunes avec des portables essaimés partout, voilà, je me dis : nous, des grouillots un peu sonnés, pour "faire l'échelle" d'un monde qui n'est plus à la nôtre.
Aurait-on perdu l'homme dans la ville ?
- 14/11
2713. Trois portraits de femmesLe hasard ou la circonstance ont suscité ces femmes, et le plus souvent le fait que le lieu était lui même incongru.
Le métro. La bibliothèque. L'hôtel. Des lieux de passage, des lieux passés. Ce sont ces sourires qui vont vite, dont on sait qu'ils ne sont jamais qu'un instant et dont on connaît toute la fragilité.
Chances à saisir.
1.
parce que heurtés par le cahot, qui sait, des souvenirs déclenchés, ou des désirs mis en branle. m. est jeune, sans doute plus jeune, je n'ose dire trop. elle est en face de moi, et tout le temps où elle téléphone - ce qui est insupportable - je la regarde régulièrement avec insistance. tous les regards échangés - dès lors je sais jusqu'où ça va - ça peut aller - puis elle raccroche - le wagon tremble - je ne dis rien, profite de la montée d'une belle femme noire, grosse, trop grosse pour elle qui a vu que je voyais ; elle se rapproche de moi, nous sommes côte à côte. du coin de l'œil m'observe, puis sous les paumettes rosit. je le lui dis, je trouve l'espace juste pour glisse ces mots presque à mi-mots, du moins avec une douceur et une gravité qui font passer ces mots comme une confidence, un secret à nous seuls connu : vous rougissez ; il a fallu plusieurs longues minutes - dans le métro on parle en stations - pour permettre tel aveu mais je sais maintenant qu'elle sait ; elle a vu que je savais ; elle sait, alors on cahote, de plus en plus proches, bien que notre manège maintenant soit de moins en moins saccadé ou le fruit d'une défaillance technique ; plus réfléchi. elle me tourne le dos, mais très calmement, avec une précision qui étonne, elle vient placer ses fesses juste contre mon bassin, de sorte que d'emblée mon érection ne laisse de doute ni quant à mon désir, ni quant au sien. nous roulons ainsi le temps de quatre station, je suis à la fois gêné et très tranquille. le wagon ne désemplissait pas, de sorte qu'on aurait pu se sentir totalement seuls ; je veux dire, seuls dans la totalité. alors que nous arrivions à c. elle se tourna brusquement, me laissant bête dans le vide de l'étai qui me soutenait, elle glisse sa main contre ma cuisse et remonte jusqu'à appuyer et écraser mon sexe trop serré dans mes vêtements. elle souriait, elle sourit et la rame s'arrêta ; avec une foule de gens elle sortit et je la suivais quelques temps du regard, jusqu'au point où les personnes deviennent les taches d'une toile impressionniste qui figurait quoi ? l'insouciance ?
interlude.
la résille me décuple ; la faute à l'ajour ; tout est signe, fait signe, désigne, dessine ce qu'il ne faut pas voir/ce qu'on ne peut pas voir. les boucles, les mailles, les dentelles, les bagues, le far même.
2.
Bibliothèque. Silence et nécessité de silence. Concentration. Contrairement à ce qu'on croit, on ne vient pas dans une bibliothèque pour draguer. On y vient pour lire.
Il y a différentes bibliothèques, bien sûr ; celle dont je parle est bien connue. Il y a des accès, des préférences ; des élites ; des biens ; des beaux.
En bas, au fond, dans le gouffre. Pas de bruit entrave quand même la parole. Les yeux chantent alors.
J'ai dû sortir pour une course, on peut sortir et laisser ses affaires. J'ai droit à deux heures. Je reviens trois quart d'heures après : personne au vestiaire, personne dans le couloir ; tout est vide mais toutes les lampes sont allumées, tous les Escalators fonctionnent, tout est là comme si de rien n'était, sauf que rien n'y est, justement.
Il y a la sécurité bien sûr. Un homme âgé, fatigué, et qui s'en fout. "Personne ?" Non personne. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais j'ai mes affaires en bas. Allez-y, vous savez comment on fait. Non je ne sais pas. Il y a un bouton côté handicapés. Hein ? Un bouton devant, pour ouvrir le portillon. Allez-y. Là ? Oui, là.
Je descends, personne. Personne des cerbères du bas. Je saute le tourniquet. La carte ne marche pas de toute façon. Je prend la sortir pour entrer. Dedans, rien non plus, encore que toutes les machines fonctionnent. Je retrouve ma place et une femme, d'une quarantaine d'années, un peu moins, une coiffure à la Monroe, blonde, maquillée de blanc, très altière et belle, tailleur, bijoux impeccables, me dit Qui êtes vous ? Je viens chercher mes affaires. C'est vous. C'est moi. On a déclenché toutes les recherches, on cherchait à vous appeler. Un incroyable accent russe (je saurai par la suite qu'il en réalité ukrainien, l'accent). Pardonnez-moi. Pas de mal. On a cherché à savoir qui vous étiez. Au vu de votre machine, on en a conclu que vous étiez plutôt jeune, au cas où il y ait eu un accident. Votre appareil photo est bien là, je me suis permise... Elle est affable, d'un humour sérieux, qui ne déplaît pas. Je range mes affaires, sous son œil qui insiste. Vous êtes seule. Oui. Je vois. Vous lisez Mallarmé. Heu. Le livre de Scherer, je l'avais pris avant de sortir pour le plaisir. Je lui tends le câble de sécurité qui empêche de dérober l'appareil. Il faut que je vous décoche. Décochez moi, c'est ça. Mon nom est Vincent. Nous savons tout sur vous, elle me répond, nous avons tout, Benoît. Suffoqué et rieur, je lui dis : je ne sais pas votre nom, ne veux pas même savoir, que faites-vous maintenant ? Je range les livres, je ferme cette banque. Venez. Venez, venez.
Nous passons dans les cloisons qui sont d'ordinaire interdites au commun des mortels, fussent-ils de l'élite intellectuelle. Elle me prend la main, puis la glisse sous sa jupe. Je ne saurais pas bien décrire la suite, parce que c'était le tréfonds de la bibliothèque, que je n'habitais plus la scène, et qu'après tout, elle m'a conduit par des couloirs étrangers, des ascenseurs secrets, vers une issue incohérente. Sa peau était de satin et ses soupirs faisaient un genre de bâillon qui me contraignait. Tout en elle est douceur et légèreté. Elle n'était pas farouche, mais à l'image de la maison à la moquette rouge et aux mobilier choisi et luxueux, elle donnait avec exigence. Elégante, elle avait gardé pour me dissoudre, ses gants.
interlude.
combien de femmes croise-t-on en une seule journée ? il nous fallait aussi décider, et à chaque fois il y en allait, de l'éthique. on ne se relève pas d'une grève sans étoiles.
3.
L'hôtel est crade, un peu moisi, fraîchement et mal repeint ; il y a des puces énormes qui courent sur le lit. C'est l'unique fois que j'allais à l'hôtel pour coucher avec une femme qui se vend. Je ne gage pas que cela soit la dernière. Je fus troublé lorsque ma main se posa sur son sein. Il fallut apprendre à oublier. Oublier que c'était elle, oublier que c'était moi. Elle que quantité d'autres mois a manipulée, blessée, caressée, outragée et peut-être un jour fait jouir. Moi pour quoi c'était l'unique fois et dont le poids de cette coïncidence chargeait d'inquiétude. Puis ce fut le matin. Les puces nous avaient épargné. La chambre ne coûtait pas cher. Je lui donnais l'argent à elle, de sorte que je me faisais croire que c'était bel et bien la chambre que j'avais louée. Evidemment, ces femmes ne se revoient jamais, l'image qu'elles laissent dans nos peau, c'est du texte à venir.
interlude.
bien sûr elles ne se laissent pas revoir. il y a des passages subsidiaires, des interstices voilés. il y va de la vitesse, et aussi de l'anonymat. aussi bien il n'y a pas de nom, donc pas de généalogie. il n'y a pas plus de progéniture. il n'y a que le roulis des heures qui passe et vous renverse et puis soudain le tunnel débouche sur le "retour à la normale", c'est la fin de la grève. il faut rentrer chez soi.
- 13/11
2712. Qui vive (Rebière)Ce qu'il se passe rue Rebière est selon moi une expérience unique. Pour l'instant on ne voit rien. Il y a bien sûr les traces des chantiers futurs (j'y reviendrai), mais pour ce qui est de l'existant ?
La rue Rebière (résistant) est une rue fichée entre la bordure de la ville de Paris - c'est-à-dire entre périphérique, autoroute, boulevards, cimetière, hôpitaux, une rue comme il en existe des dizaines, où les voitures passent vite et qui ne porte aucune porte à vrai dire, sise entre le mur du cimetière et une bordure de façades d'immeubles plus ou moins abandonnés. L'OPAC décide de laisser champ libre à une vingtaine d'architectes pour construire plusieurs immeubles d'habitation à caractère social. Ces architectes travaillent en étroite collaboration au sein d'un workshop et leurs propositions tiennent compte des contraintes du lieu, des publics visés, du plan de masse (une étroite bande de 150 mètres sur 20 mètres de large), enfin de la synergie entre eux créée ; le projet évolue au fil des ateliers. Il est aujourd'hui terminé. Il y a une exposition et un livre. On est bien dans le chantier.
Mais l'existant ? Une rue sans charme aucun, déserte et désertée, et les feuilles mortes des deux haies d'arbre - étonnement visibles et vivaces en tel lieu - dissimulent des quantités d'immondices divers.
La rue subit une "requalification", et plusieurs travaux de voirie sont actuellement en cours (plus l'élagage du fait de la saison).
Je ne l'ai vu qu'après, mais la plupart des utilitaires garés côté cimetière sont habités. Je m'en suis rendu compte car l'un de ses habitants était en train de briquer son engin et balançait toutes sortes de trucs par la fenêtre - dont l'un m'atteint dans son rebond. Et je vis l'habitant qui était une habitante en fait.
Tous les véhicules abritaient des prostituées, et on est toujours surpris de tomber nez à nez avec elles. Elles vous regardent du coin de l'œil, comme vous scrutent aussi les manœuvres de l'autre côté. Qui est-il ? Client ? Mouchard ? Comment est-il habillé ? Pourquoi est-il à pied ? Mais il prend des photos ? Voilà ce qui passe dans leurs yeux quand je passe dans la rue, mais je ne suis pas plus affolé que rassuré lorsque je débouche sur l'entrée du cimetière.
Il y a des interstices, où la vie se glisse.
Il y a des points morts dans l'espace, des accrocs où rien justement ne se passe. Rien n'y passe. N'y personne.
J'en ai connu des lieux tels que celui-ci. Habiter à Spinaceto n'est pas une sinécure. Les campus sont du même acabit.
Il y flotte une légère brume qui revêt une forme spéciale d'inquiétude ; qui-vive. Quelque chose dans le chaos tient tout cela en place et s'incarne dans une teneur particulière de l'air, de l'air brassé par les yeux ou remué par la chaleur des corps.
C'est comme une attente sourde, ou une concrète attention. La nature des lieux saisit les âmes qui y vivent.
Quelle est ce genre de vie, d'ailleurs, est-on en droit de se demander ? Et qu'en sera-t-il lorsque les travaux auront débuté ? Restera-t-il quelqu'un pour se méfier de moi ? Qui soit à l'écoute ? Aux aguets ? Qui vive ?
- 12/11
2711. Nuit justeIl n'y a pas trente-six manières de jouir. Je désire rendre grâce à la peau, car la peau suscite et provoque, la peau seule - mais c'est toute la peau - l'égarement qui consacra la nuit juste.
L'image même, l'image est mise en défaut par le corps offert nu. L'image même, l'image perd sa vigueur et son pouvoir devant le sexe que le désir abonde. Il y a dans l'obscénité une simplicité qui détourne l'image, si elle aimante plus fortement le regard.
Il y le sexe de la femme qui appelle comme le gibier, la nuit est traquenard. Il y a aussi le geste de l'amour, qui n'est plus seulement une femme - qu'on aura vite décidé de nimber d'un soupir niais et béat - mais qui est l'animal monstrueux, deux corps enchevêtrés qui peinent à s'emboîter et qui voudraient pourtant se perforer, se pénétrer encore plus. Cela, cette image qui ne parvient pas à en être une, qui ne parvient pas à être une, parce qu'on ne peut l'appréhender du dehors, c'est bien l'image initiale qui nous manque (je sais à qui peut être rattachée l'allusion).
C'est la butée.
Comment conserver le mouvement d'attrait, sans pervertir ou le rayer, comme on raye un disque ?
Il faut tenir le secret.
- 11/11
2710. ASAG xcorps corps non corps
urgence différée
délai, suspens
elle nue, moi non, elle finissant de se dénuder, elle pose soudain, je suis devant ; la scène se retourne
il faut faire,
et taire,
faire des choses indécentes, violentes
faire des choses interdites
il nous faut des interdits entre nous
sceller un pacte sur un secret
et taire
il nous faut des mains de grenouille
des pendentifs, un blason
une sentence, une menace
telle mélusine avec raymondin
telle pi avec p'ou
telle iseult avec tristan
une épée, une ligne de silence
et puis quand il y communauté, don total, tu peux aboyer
oui aboyer comme une chienne
hier, j'étais en feu
va savoir pourquoi, toute la peau répondait
sans doute la faute à james brown
c'est la planète des singes chez moi.
funk signifie l'odeur de ta chatte mouillée.
je cherche un funk intellectuel et sensible
comme antipop consortium l'est au hip-hop
portishead au trip-hop
duras au récit
un grand retrait et une grande attention : l'entente, l'asag. troubadours de demain. juste le mot de bite dans ta bouche.
- 10/11
2709. La difficulté de lire de gros livresje serais l'auteur de longs textes composés de formes brèves ?
- 08/11
2708. Hôte tardifJe tiens pour témoin la frondaison, que l'hôte tardif en ces lieux n'est pas celui qu'on croit !
Il a vieilli, c'est un fait - qui ne vieillit pas ? mais il a maigri, et cela est nouveau : le signe d'une occupation nouvelle.
Il se réduit à un certain nombre de fonctions, dont un certain nombre n'est d'ailleurs plus de son fait, mais de mécanismes. Il attend, mais qu'attend-il ? Il s'ennuie, mais que pourrait-il faire ?
Les lieux, blancs et silencieux, n'offrent aucune accroche possible : il n'y a qu'à se laisser vivre et, le cas échéant, se permettre un incursion en soi-même.
Si, par hasard, vous ne dormez pas non plus, que vous reste-t-il ? Les fenêtres, bien que larges, ne vous donnent rien à voir du flux extérieur qui poursuit, entêté, son fil : la colline s'enflamment et les feuilles tomberont. Les voitures, toujours, et toujours nouvelles, à son pied, passent et passent et passent et passent sans fin.
JE reste là, JE n'a plus rien à faire, JE n'attend même plus. JE meurt. C'est tout. Il faut bien se le dire, un jour, peut-être à l'oreille subreptice, cette phrase invasive. Malade, je donne du large. Mourrant, je fais pièce.
Je suis la pièce même de mon état, où s'agitent en vain ces souvenirs, ces paroles, et même les amis ou les parents venus, génés, me trouver en l'état que je ne souhaite pas publier.
Je déserte la pièce quand les convives ont trouvé un sujet de discussion, qui éloigne, qui dérange, qui distrait. Je profite de leur soudaine communication pour m'eclipser un peu plus loin dans mon abyme.
- 06/11
2707. Des listes 18 : 10 disques de jazzLà encore, une gageure ou un défi impossible : le jazz, c'est bien beau, mais qu'est-ce que cela veut dire : où sommes nous passés, du blues, au jazz, et où ne frôlons-nous pas plutôt le rock ou le funk ? Ce sont questions insolubles et comme en toute liste, c'est l'a priori qui compte. Disons que le jazz trouve sa plus grande singularité à l'époque moderne, c'est-à-dire à partir de la naissance du soi-disant "bop", à partir de Miles Davis disons. Et puis nous ajoutons quelques pierres nécessaires qui ne sont pas l'expression d'un style que son épure par une œuvre à la fois unique et ne collant qu'à un seul homme...
L'on pourrait gloser longtemps sur le jazz, mais une autre fois, car voici ma liste.
| 1. | John Coltrane, A love supreme | ![]() |
| 2. | Charles Mingus, Mingus Ah Um | ![]() |
| 3. | Miles Davis, Kind of blue | ![]() |
| 4. | Sonny Rollins, Saxophone colossus | ![]() |
| 5. | Thelonius Monk, Brillant corners | ![]() |
| 6. | The Dave Brubeck Quartet, Time out | ![]() |
| 7. | Art Blakey & the Jazz Messengers, Caravan | ![]() |
| 8. | Cannonball Adderley, Somethin' else | ![]() |
| 9. | Ornette Coleman, The shape of jazz to come | ![]() |
| 10. | Steve Coleman, Resistance is futile | ![]() |
- 05/11
2706. Des feuillesLa vieille femme ramasse puis porte vers son chez-soi une feuille d'érable, aux belles flammes de l'automne.
Est-ce pour renouer avec son enfance, quand la moindre bribe était un motif de ravissement - ce don des enfants à trouver beau n'importe quoi ; ou bien est-ce dans un souci très ancien peut-être de compatir avec la mort qui rôde en cette saison - et en la sienne ?
- 03/11
2705. Des listes 17 : 10 disques de funkPremière liste d'une série de liste sur les genres musicaux : le classement par genre (générique donc) est tout aussi absurde que le classement numérique. Comme est absurde est inutile et donc nécessaire, nous l'avions déjà souligné, le principe et le fonctionnement de la liste. On se repportera ainsi à la liste des listes.
J'aurais pu parler de funk, de son origine, de son entité et de son identité, mais je le ferai plus tard, car voici ma liste.
| 1. | Maceo Parker, Funk overload | ![]() |
| 2. | Graham Central Station, Ain't no doubt 'bout it | ![]() |
| 3. | Sly and the Family Stone, There's a riot goin' on | ![]() |
| 4. | Parliament, Funkentelechy Vs. the Placebo Syndrome | ![]() |
| 5. | Funkadelic, One Nation Under a Groove | ![]() |
| 6. | James Brown, The payback | ![]() |
| 7. | Herbie Hancock, Headhunters | ![]() |
| 8. | Prince, One nite alone live ! | ![]() |
| 9. | Fela Kuti, Gentleman | ![]() |
| 10. | James Brown, Hell | ![]() |
- 02/11
2704. A la fin il disaitImpossible pour moi, en ce contexte, de me réchauffer ; ce n'est pas le froid qui me mord les os, c'est un autre souffle glacial qui est plus comme un vent putride.
Je crains d'avoir contracté la mort.
- 01/11
2703. Texte 1992Il fallait cesser d'écrire.
Tout autour de la maison résignée, affaissée, mais subitement sereine, s'élevait comme une grande onde, un rayonnement, un écho remuant qui avait toute la mesure d'un grand secret.
Un secret s'affirmait, un secret faisait jour, perçait le jour, faisait ajour dans la nuit, transpercée.
Devant la pertinence et l'évidence (mots honnis, ignorés), ce qui était la personnalité du secret, CF ne savait pas s'il avait atteint à quelque chose dont l'épaisseur ressemblait à l'apaisement initial, ou bien s'il s'éteignait dans une force qui le dépassait, brouillant tout et le dispersant, et qui le grandissait en l'éteignant.
Paola dormait à l'ombre de la nuit.
Il a le sentiment de remonter à la source d'Irivien. Il semble dormir auprès de la source même.
La nuit essaime les cris des grillons alentours.
CF a posé son stylo ; il écoute la nuit qui secrète ce silence, qui lui susurre dans le silence. CF
la mort
(2003)
- 30/10
2702. CivesDes œillades de verre
Bleues, oranges, vertes et jaunes
Des chutes, des débris travaillés autrefois
Les cives de Noël sont l'épreuve des œuvres
Elles n'en sont que plus touchantes
Art brut, décoffré, à peine trempé, tout juste où ce qui est en jeu, c'est la matière
sa densité
opacité
tessiture
et son poids... et comment la couleur / décoller la couleur / et / projeter / dans nos / yeux
- 29/10
2701. Qui parle au secret ?I. OMBRES
1.
Peut-être qu'écrire des livres, c'est s'abandonner à dire ce qui ne peut l'être, à dire le secret.
[Le secret chez Paulhan : La demoiselle aux miroirs, II]
On ne vit qu'une fois et Joni Mitchell dans une chanson dit :
The can I walk beside you
I have to come here to loose the smog
And I feel to be a cog
In something turnin'
And maybe it's juste the tiem of year
Or maybe it's juste the time of man
But I don't know who I am
But you know, life is for learnin'
Nous avons perdu le secret. La parole n'a pas été tenue.
Cela remonte à loin. Cela remonte à l'homme quand il se voit dans un miroir. Comme Valery, Borges, Paulhan. Lorsqu'il se sépare du monde.
Bataille.
Ce qui le sépare (mais est-ce la chiquenaude, l'élan, le canal ou l'étai ?) c'est le langage et, dans le langage, les je-tu-ici-maintenant... les déictiques.
(Il faudrait consulter E.Jabès)
Mais une fois ce langage présent, nous tombons dans un autre travers.
Ç Il n'y a aucun autre moyen d'aborder la pensée que par l'exprimer È (La vie est pleine de choses redoutables, 214)
Le désir de publier, de rendre public Ñ on le lit chez Blanchot aussi à la fin du Livre à venir : Ç Il y a encore ce Styx mortel È (La puissance et la gloire)
Mais on arrive immanquablement au (SECRET) tel que dans le récit de Mélusine. Je cite Pascal Quignard que j'ai cité mille fois : Quand je parle tout disparaît.
Qu'on raccroche bien sûr à la fleur de Mallarmé (Crise de vers). Repris sous forme de femme dans La littérature et le droit à la mort puis dans La question la plus profonde et Le Grand Refus. Et on n'en sort jamais, à moins qu'enfin l'on ne parle de la pierre nue, ou alors du motif : le désir.
(Avec le désir, il y a le fou. Le désir est fou et sans mesure. Deleuze. Artaud. Michaux. Bellour, et on s'embrouille encore.)
2.
Le désir, la peur de l'exhaustif
3.
Passion d'ombres
Restez couvertes
4.
Le secret souvent se combine à trois : le pacte se scelle entre deux Ñ qui savent. Et se trahit par la délation du tiers.
Le tiers est l'aveugle qui révèle, un genre d'oracle, de Tyrésias embarqué.
5.
Il y a dans tout secret, dans tout code secret, une inclination à se faire prendre. Une irrésistible pulsion à donner, se donner, tendre la perche... Le secret doit être entendu. C'est un murmure plus qu'un silence scellé.
Exemple : durant la guerre on signe mettons R ou Eupalinos. Le secret se jouant à deux au moins, il faut que celui prend connaissance de la devinette ait partie de la solution, ait une chance de tomber juste (sur l'identité du sécréteur).
Le secret, en étant secret, commence à se vendre.
6.
L'on dit d'un livre qu'il ravit, on trouve aussi chez JP aussi : un livre qui empoigne.
La main toujours là.
Première partie d'un petit traité sur le (SECRET).
- 28/10
2700. Idée de pièce pour scène avec connexion WIFISur scène un bureau de profil et une table derrière (comme le piano de Dr John) ; une chaise entre eux. Au fond un écran gris. Une lampe d'architecte qui tantôt éclaire le plafond, tantôt le bureau ou plus exactement la personne assise au bureau (quitte à l'éblouir), tantôt le public (un jeu de lumière fera de cette loupiote un rayon aveuglant pour les personnes des premiers rangs).
Sur le bureau, distinctement exposé, un écran d'ordinateur portable, allumé. Le comédien l'use en direct, et cela est visible au public par le biais de l'écran, de sorte que tout ce que voit le comédien soit vu par le public, distinctement quand il faut que cela soit distinct ; moins distinctement le cas échéant.
Un homme range les dossiers de son ordinateur ; chaque nouvelle apparition de fichier enclenche un texte, une image ou un son.
- 27/10
2699. Pourquoi ?J'errais parmi mes semblables et toujours une question revenait : pourquoi ? Pourquoi font-ils cela ? Pourquoi sont-ils comme cela ? Quel est ce besoin impérieux qui les agite, qui les presse au fond d'eux-même, là même où vacille un semblant de flamille, pour faire ce qu'il font, pour agir tel qu'ils agissent ?
La peur de la mort ? La peur de vieillir ? La peur de perdre ? La peur de se perdre ? Là peut de devenir fou ? La peur d'eux-même, simplement, se regarder en face, une fois en passant, comme on passe sur terre, un instant si bref et... !
Je me demandais pourquoi ils avaient besoin d'ACCUMULER DES CHOSES, qu'ils ne regardaient plus une fois chez eux, ou dont ils perdaient la trace : combien de couteaux avez-vous ? Combien de fourchettes ? Ou des produits nocifs ? Faites le compte ! Combien de verre ? Combien de livres ? Combien de ces petits machins, tout ce fatras accumulé, articles de sport, bibelots, souvenirs encombrants, paperasses, meubles usagés, meubles à réparer bientôt jamais réparés, breloques, choses à faire, à accomplir, désirs entassés sur de vieux sommiers rouillés, lampes qui sont pleines de poussière, trucs oubliés dans un coin, vêtement jamais décidés à être jetés, cartes postales, ou mieux : observez vos caves, vos greniers, vos cagibis, vos débarras ! Faites le compte ! Bijoux de famille, talismans de l'enfance, cartons moisis, bagages éventrés (nombreux les bagages éventrés), cadeaux reniés, débris d'amours blessées, miettes d'amours passées, remords d'amours suspendues...
Ouvre vos armoires ! Vaisselle ébréchée, images ternies, rengaines ressassées, chiffons ou chaussettes rapetassées, misérables instruments du passé, outils rouillés, visserie, boulonnerie, accastillage, ou toute autre quincaillerie, fixations (tringles, patères, crochets...), outillages (pinces, tournevis, clés à pipe, clés plates, clés anglaises ou a molette, ou clés Allen), accessoires de bureau, de couture, de peinture, de jardinage, de cuisine, dont on ne sert plus.
On planque tout ce merdier dans des endroits sombres et clos. On les rejette dans l'invisible qui devient l'oubliable. On croit oublier ce qu'on ne voit pas. Or ce qu'on ne voit pas encombre tout autant...
Je me demandais ensuite pourquoi ils avaient besoin de SE REPRODUIRE, alors que bien souvent ils ne parvenaient pas à s'accepter soi seul. Pour perpétuer leurs traces, par décision égotiste, ou par réflexe reptilien ? Je ne savais pas, je me demandais pourquoi, mais je savais que je ne pouvais pas sérieusement le leur demander... Cela aurait trop fait souffrir.
Je me demandais aussi pourquoi ils avaient besoin à ce point de MACHINES, et spécialement de MACHINES A COMMUNIQUER : téléphones, faxes, téléphones mobiles, minitel, internet, ou encore de MACHINES A SE DEPLACER : motos, quads, voitures, quatre-quatre, avions, qui nuisent tant à notre monde, ou encore de MACHINES A SE DIVERTIR, comme la télévision, les consoles de jeux, les nabaztag, les vacances, les casinos, le sport.
Il fallait qu'on soit attentionné, qu'on leur parle, qu'on leur tienne chaud, qu'on les tienne au courant, qu'on les tienne par la main, qu'on s'occupe d'eux avant qu'ils ne s'occupent eux-même et je me suis dit, petit à petit...
...ET SPECIALEMENT CHEZ LES "JEUNES JEUNES JEUNES" (Lola Lafon)...
Je me suis dit qu'il n'avaient qu'une envie, et c'était S'OUBLIER, oublier tout, soi et le reste, et profiter des avantages acquis. Je me demandais pourquoi ils honnissaient les gens de droite quand ils consommaient tout pareil ; pourquoi ils s'insurgeaient pour des causes dont ils participaient à leur corps défendant par le simple fait qu'ils existaient ; pourquoi ils se livraient avec ce tel malin plaisir à la colère et à l'indignation, alors que ce faisant il ne faisaient que JUSTIFIER à la fois leur misérable existence et l'objet de leur courroux.
Ils étaient ridicules : ils ne faisaient rien et s'agitaient dans un bocal. J'ai alors décidé de ne plus m'en faire pour eux. Je suis retourné dans mon monde. J'ai songé à Gilles Deleuze. J'ai aimé sa voix, son intonation et sa phrase si musicale. J'ai aimé ses chemises et ses ongles. Alors j'ai ouvert la fenêtre sur la ville. Tout fumait et grognait. Cela suffisait à me convaincre. Je me disais que revenu d'entre les morts, je pourrais peut-être simplement prétendre exister. Ils auraient sans doute trouvé une justification à la fois héroïque et banale, à mon geste et cela les aurait engagé à poursuivre leur effort de révolution, de libération, leur engagement même.
J'ai sauté.
- 26/10
2698. Fragment 165 (du carnet CF)Qu'est-ce qui importe, au fond, plus que tout ?
Ce qui importe plus que tout, au fond, là même où vacille un semblant de famille, c'est d'en venir au fait, et le fait, au fond, c'est bien le fond même, ce noyau de soi autour duquel notre persona(lité), de manière complexe, se construit et explore.
Toutes les autobiographies (autofictions comprises j'en ai bien peur) affrontent simplement cela qui fait que nous sommes nous-mêmes, et que nous ne (le/nous) comprenons pas.
Viens d'écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j'aie jamais été con à ce point-là. C'est Beckett bien sûr (et si j'étais toi), et si j'avais le temps je commencerais par là.
Il y a un moment où il faut se tenir en face de soi comme devant un genre de grand arbre, ou une paroi, ou un grand vide : et se dire qui ? Qui est là ?
On peut bien sûr se passer de ça, les gens, la plupart du temps, s'en passent convenablement. Mais a-t-on jamais été sensible comme un couteau, rusé et sec, nu, dans des draps froids, ou sur une route qui n'en finit pas, ou dans un tunnel du métropolitain, au point de croire qu'on va... non, pas exploser, ni vraiment imploser, mais que le monde autour, leurs yeux, leurs rires, les murs, l'air même, vous transperce, vous découpe, vous pénètre ou écrase comme un fruit trop sur, comme un œuf soudain devenu vide ?
Je défie quiconque à ce jeu-là. Parce que j'ai toujours marché sur le fil acéré, aiguisé de la vie, toujours précaire ou bancal, entre deux eaux, avec toujours ce vide d'occupation qui est une occupation en soi, ce manque de facilité à la vie, l'indigence même qui empêche - et semble-t-on s'en contenter ! - de goûter au nirvâna alors même, et c'est là qu'est toute la subtilité : L'EQUILIBRE EST ATTEINT, un genre de tao, entre deux eaux, bancal ou précaire car :
Qu'est-ce qui importe vraiment, au fond ? C'est de savoir que nous sommes des êtres complexes, aux origines incertaines, aux buts obscurs, aux apparences changeantes et aux désirs flous ; enfin à l'avenir INCONNU ! Il faut alors accepter à la fois L'OMBRE, LE MAUVAIS, LE SALE de nous, qui est aussi à nous.
A nous. A nous, à nous, à nous.
A nous.
- 25/10
2697. While speakingJe ressuscite un texte ancien, c'est le fuit de la conjoncture entre l'actualité de Blanchot et mon actualité de lecteur (notamment quelques textes pour la scène). While speaking était un genre de saynète composé de fragments plus ou moins élancés et de citations dissimulées de Blanchot. L'ensemble pouvait être lu ou joué indifféremment. Il n'y a pas grand intérêt à exhumer ce texte sinon qu'il intègre les pierres remuées de ce chantier. Il était dédié à Christophe Bident (il l'est toujours).
en cours de rattrapage...
- 24/10
2696. Des listes 16 : la setlist du Grand WazooVoici sans grand intérêt, et sans fanfare, la setlist (réelle ou fantasmée) de notre groupe Le Grand Wazoo. Un jour peut-être j'expliquerai ce qui fait qu'on joue du rock (à côté de la chanson), et pourquoi on se plaît à reprendre des morceaux de langue anglaise. Un jour peut-être j'expliquerai ce titre même, ou le plaisir de jouer de la batterie. Mais un autre jour car voici notre liste.
Uh-Uh (GW)
Funk Me (GW)
Kojak (Willie Bobo)
Higher Grund (Stevie Wonder)
Theme de Yoyo (Art Ensemble of Chicago)
Mama's trippin' (Ben Harper)
Down in the hole (The Rolling Stones)
Rhythm is love (Keziah Jones)
Rats (Pearl Jam)
I'm feeling good (Nina Simone)
Venus (Bananarama)
Serve the servants (Nirvana)
The mirror (Leitmotiv)
Cinnamon girl (Neil Young)
Chameleon (Herbie Hancok)
I wish(Stevie Wonder)
Better way(Ben Harper)
White room (Cream)
Hip shake (Elmore James)
Eight lines poem (David Bowie)
Time (Pink Floyd)
Funk you (GW)
Guns of Brixton (The Clash)
My baby just cares for me (Nina Simone)
Instant Karma (John Lennon)
Keep on rockin' in a free world (Neil Young)
Down by the water (PJ Harvey)
Love me two times (The Doors)
I just want to make love to you (Willie Dixon)
Where's life ? (Keziah Jones)
Who knows (Jimi Hendrix)
Gon' make it funky (Maceo Parker)
Papa (Prince)
If you can't rock me (The Rolling Stones)
Contract (GW)
Ventilator blues (The Rolling Stones)
Aeroplane (The Red Hoit Chili Peppers)
Miss you (The Rolling Stones)
Dogs (Pink Floyd)
The distance (Cake)
Baby baby (GW)
Mary had a little lamb (trad.)
Loser (Beck Hansen)
- 23/10, rajouts 2009
2695. Autre fragment (du carnet CF)Ca a commencé parce qu'un jour on est plus seul qu'avant et que cette solitude est la seule compagnie possible.
Je savais que j'avais des kilomètres de chemin à parcourir et qu'au bout du chemin il n'y avait que : RIEN.
Et qu'on y allait. Voilà.
Ca a commencé avec ça, cette carte autoritaire qui avait ouvert un espace qui se terminerait bientôt.
J'avais écrit ça le premier jour, j'arrêterai d'écrire dans 365 jours exactement. Et il en a fallu 295 pour débarder le sujet et en arriver à cet os. Que voilà. Il faut du temps pour se déshabiller parce qu'on est plus seul qu'un autre jour, qu'une autre nuit, et qu'il en est passé un paquet, des solitaires qui n'ont pas pu ou pas su ou pas voulu se coltiner avec ça, moije, la solitude.
Et je comprends d'un coup, à cause de cette histoire de cervicale, de massages, et puis de corps,
à cause aussi de cette occupation feinte de faire de l'écriture, comme on fait du sport, pour se persuader d'être là, quand on est seul à effectivement et effrontément être là,
à cause aussi de ces histoires d'adn, de divorce, de mensonges, d'eads, de rugby, et de tout cela que voudraient les vrais gens, ceux qui ne sont pas seuls, et parce qu'ils ne le sont pas vous isolent encore plus,
à cause aussi des gens qu'on côtoie et qu'on ne sait pas toujours très bien s'ils sont vos amis, ni pourquoi vos amis, vos amants, vos amours,
à cause aussi des projets "sociaux", qui font comme si on agissait, quand en fait ce n'est que reconnaissance et peur du papa qu'on recherche, stimule, observe, approche, titille, etc.
à cause enfin du monde qui fait que tu es père toi-même, qui fait que tu es ma fille alors qu'on ne sait même pas pourquoi on s'agite en ce monde,
à suivre...
- 22/10
2694. Fragment 24 (G)Je me suis réveillée excitée à l'idée d'une chose agréable qui m'attend bientôt. Aujourd'hui ? Demain ? Dans quelques jours ? Je ne sais. Je crois, petit à petit, à mesure que se détachent les lambeaux de sommeil, que je comprends qu'il s'agissait de l'une de ces constructions mentales oniriques, dont nous sommes parfaits depuis toujours mais que nous apprenons à oublier dès les premières minutes de réveil, pour ne pas devenir fou.
Là se terrent nos secrets les plus nerveux, nos scandales et nos secrets.
Le lit était toujours vide, j'étais toujours seule, si contre l'absence, sans autre chose à penser qu'occuper le jour et dans le même temps, à intervalle régulier, à éventuellement m'apitoyer.
- 21/10
2693. Chantierchantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier, chantier,
- 20/10
2692. Espaces choisis 10 : Carte 4 et fin. De l'océan aux ruinesLa carte devient un non-lieu, ou plutôt un tout-espace, un autre lieu, un prétexte qui n'est pourtant pas le texte.
La carte écarte ; la carte est déjà l'espace d'une rupture d'espace.
C'est bien ce que tente de monter de texte de Borges, "De la rigueur scientifique", que nous avons cité au début de notre travail. Finissons par lui.
Ce texte a suscité de nombreuses réactions (parmi ces études, trois sont remarquables. Celle de Louis Marin : "L'Utopie de la carte", Utopiques : jeux d'espaces, 291-295. Celle d'Umberto Eco : "De l'impossibilité de construire la carte 1 : 1 de l'empire", Comment voyager avec un saumon, 221-229. Celle de Fernando de Toro : "Post-Modern Fiction and Theatricity : Simulation, Deconstruction, and Rhizomatic Writing", Canadian Review of Comparative Literature / Revue Canadienne de Littérature Comparée, Vol. XXI, n° 3, 417-443. Enfin, notons que sans s'attarder directement sur le texte de Borges, Jean Baudrillard y fait lui aussi allusion, mais implicitement, dans l'introduction de Simulacre et simulation) car il pose de manière poétique et métaphorique le problème de la carte géographique, c'est-à-dire le problème de la littérature en tant qu'elle est traduction du monde extérieur que pourtant le monde contient. Il marque par-là son appartenance à un certain romantisme, c'est-à-dire l'inquiétude littéraire. Ce texte est l'écheveau dont chaque fil sera l'un de nos fils d'Ariane, fil de liage de notre travail.
1. La taille du texte, sa présentation sous forme de fragment tout d'abord sont des exemples d'un genre nouveau en littérature, largement utilisé par les auteurs d'après-guerre (pensons à René Char, Richard Brautigan, Roland Barthes ou Pascal Quignard), arbitrairement désigné (et faute de mieux semble-t-il) sous le terme de forme brève.
2. Le sujet du texte : la traduction du réel, et la thématique de la littérature comme mimésis qui se résout par un échec : la carte abandonnée, laissée aux Ruines et aux exactions des Animaux, des Mendiants ou des Intempéries. Cet échec représente comme une punition faite en retour de l'ubris des hommes, comme le souligne d'ailleurs Louis Marin.
3. Avant l'échec, le gonflement significatif et prétentieux de la carte fait de la littérature un double du réel, un objet en plus, et ceci fait intervenir la catégorie de l'Autre comme destruction du Même.
4. Il y a un rapport à une autorité supérieure qui est brisé. Louis Marin voit dans la mention de l'empire la domination d'une idéologie, représentée par le Collège de Cartographie, une élite produisant une idéologie de la représentation. C'est en effet un élément essentiel de l'Utopie. Nous pouvons aller plus loin, avoir une vision plus générale et dire que l'échec, l'abandon, instaure un nouveau rapport à l'élite. La fin d'un rapport vertical, ou sa concurrence à cause de l'ubris. C'est enfin une atteinte à l'instance suprême productrice du texte littéraire, à savoir l'auteur. Présenté par Borges, auteur réel, le texte est signé Suarez Miranda, auteur fictif ; mais Borges n'est nulle part présent pour nous assurer qu'il est l'auteur véritable (sinon sur la couverture du volume de L'Auteur), ou que Miranda n'existe pas ; dans ce texte il écrit de nulle part. Comme le souligne Marin, seul Miranda écrit, seul Borges écrit. Ce nouveau rapport entre le texte et son origine attaque l'auteur en tant que présence auctoriale/dictatoriale. Les deux noms Borges/Miranda deviennent inséparables : Envers, le texte de Borges, verso qui n'est lisible que par la présence au recto, à l'endroit, d'un texte absent (Marin, 32).
Mais quel est le producteur réel alors ? L'absence d'origine, ou sa présence dans un autre lieu, un non-lieu, un extérieur du texte, entérine l'irrévérence filiale.
Les majuscules, parsemées tout au long du fragment, sont traîtres, puisqu'elles s'appliquent aussi bien à l'Empire qu'aux Mendiants, au Collège qu'aux Ruines, aux Soleils qu'aux Animaux. La majuscule fait du mot, du nom qui la porte, un concept, elle le fait sortir de l'ordre commun et sensible des choses pour le faire gagner le monde intelligible ; donner la majuscule à des éléments négatifs ou positifs (dans leur connotation), et par une inflation un peu moqueuse à n'importe quel mot du texte a pour effet d'effacer toute frontière entre le monde sensible et le monde intelligible, la chose et l'idée, et peut-être le mot et la chose, le signe et le réel. Cette déflagration troublante réduit toute transcendance, empêche toute transcendance, brouille l'ordre du monde. Les majuscules sont le symbole d'un texte traître à son tour, menteur, où le lecteur est à la fois trompé mais sollicité par son habileté à déchiffrer ces indices, le lecteur devient en même temps le créateur du texte. Le texte devient l'utopie négligée, ruinée, d'une conscience pour le moins attaquée de front.
La carte, une fois éployée sous nos yeux, nous offre une première connaissance de l'espace qu'il nous reste à parcourir, mais aussi les premières certitudes et les premiers doutes, les premières assurances et les premiers préjugés. La carte est même le premier espace de l'espace, l'espace inscrit, chiffré, qu'il faut déchiffrer, décrire, pour pénétrer l'espace, comme une sorte de pré-texte à notre étude. Ce voyage qui nous attend, le vif du sujet, la carte nous en donne les clefs, mais déjà et insensiblement, simultanément, les premières portes.
- 19/10
2691. Buis
Un œil voit ce qu'il reconnaît. Ce qu'il ne connaît pas, il ne peut l'imaginer. Il faut fermer les yeux. (Buis-les-B.)
- 18/10
2690. Un texte isolé (du carnet CF)Je lis dans le livre de Suarez Miranda qu'un écrivain avait tenté d'épuiser la teneur du monde, portant aux mots une attention concrète et s'étant sans reculer dévoué au silence.
Il lisait tant et tellement dans la pénombre et le repli du livre qu'il en perdit l'usage de ses membres. Seule sa main ne se recroquevilla pas dans un état primordial, mais ses doigts devinrent noirs à force de tourner et retourner les pages de vélin. Chose étrange, ce constant frôlement blessa les mains du vieillard, et peu à peu lissèrent ses doigts de sorte que ses empreintes digitales disparurent.
Une fois mort, personne ne put attribuer une identité à l'être étrange, prostré, blanc, aveugle et presque tout à fait lisse, et le recours aux encres ne put rien.
Etrange destin que l'encre ne puisse déterminer celui qui par elle échappa au nom propre.
Comme il lisait dans les bibliothèques, les rues de la ville, les lieux publics, les gares, les halles, les galeries suspendues, rien ne pouvait rattraper un minimum de contexte de vie. Il était anonyme, sans aucune empreinte personnelle, comme un fou, un ermite ou un égaré.
Une fois mis nu, on s'aperçut de l'atrophie de plusieurs de ses membres. Une métamorphose monstrueuse avait pris l'être nouveau que les médecins découvrirent. Ses pannes à la fois crasseuses et poisseuses révélèrent un corps blessé, penché, brisé, fermé, pleins de taches, d'escarres et de contusions, comme si le corps avait cherché à ne fournir que le minimum.
On était dégoûté de la vision ; on était attiré par cette différence. On détourna son regard. On s'enfuit. On cria. Puis lorsqu'il fallu brûler le corps hideux avec ses effets, on découvrit un livre, un manuscrit aux pages jaunies, à la lourde couverture de cuir, cuticule intransperçable, carapace, bouclier, et à l'intérieur, la bouillie des mots peu à peu se figea, on crut déceler des traces plus nettes, on put lire des mots. Ces premiers mots qu'on déchiffra, je les écris tel quel : Je lis dans le livre de Sua...
- 17/10
2689. Espaces choisis 9 : Carte 3. Delenda carte egoCeci nous amène à un troisième paradoxe, celui selon lequel la carte, objet plus ou moins démiurgique, comme on l'a vu, se révèle le produit de la plus pure subjectivité, et par conséquent, à la faveur du renversement précédent, c'est quelqu'un d'autre que son créateur qui crée la carte. En effet, Henri Michaux décrit des espaces, ces espaces de voyages et de rencontres en tous genres ; mais que ce soit dans Ecuador, Un Barbare en Asie ou Ailleurs, ces espaces se dévoilent en fin de compte comme être son propre corps, ou son propre "espace du dedans" : J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie. / En somme, depuis plus de dix ans, je fais surtout de l'occupation progressive (Passages 93)
Borges ressent la même chose dans l' "Epilogue" de L'Auteur : Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les années passent : il peuple une surface d'images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d'îles, de poissons, de maisons, d'instruments, d'astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s'aperçoit que ce patient labyrinthe de formes n'est rien d'autre que son portrait. (L'auteur 215)
Le voyage dans l'espace que nous croyons faire, c'est, en dernière analyse, dans notre espace intérieur que nous le faisons (Gandelman 17). Une thématique de la construction, de la mise en place, révèle ensuite cette volonté de contrôle, qui est avant tout contrôle de soi et volonté de compréhension. Référons-nous aux auteurs : par exemple, la ville de Tecla dans Les villes invisibles. Cette ville n'est jamais terminée, c'est une ville tissée d'échafaudages, qui ne disparaissent jamais, "pour que ne commence pas la déconstruction", disent ses habitants. Et lorsque l'on s'étonne de voir des grues supporter des grues, des échafaudages devant d'autres échafaudages, on a de quoi s'étonner : Où est le plan que vous suivez, le projet ?
- Nous te le montrerons dès que la journée sera finie ; maintenant nous ne pouvons pas nous arrêter.
Le travail cesse au coucher du soleil. La nuit descend sur le chantier. C'est une nuit étoilée.
Voilà le projet, disent-ils. (147-148)
L'échafaudage, le plan ou le réseau nous apparaissent ainsi comme diverses manifestations de cet espace montré du doigt par la carte. On les retrouve souvent dans Les villes invisibles (ex : Fedora, Smeraldina, Eudoxia). Deleuze et Guattari parlent également de "plan" à diverses reprises, et ce plan, le projet, révèle une certaine attitude vis-à-vis de ce qu'il représente. Contre la destruction, pour donner un sens à la vie, ou pour aller plus loin. Il représente déjà ce qui n'est pas encore, ce qui va être. On retrouve cela chez Michaux aussi : Il [l'auteur] traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper [aussi par opposition à ailleurs] Qui pourrait échapper ? Le vase est clos. Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera pourtant bientôt... [...] Derrière ce qui est, ce qui a failli être ; ce qui tendait à être, menaçait d'être, et qui entre des millions de "possibles" commençait à être, mais n'a pu parfaire son installation (Ailleurs 7-8).
C'est bien un troisième terme, entre ce qui est et ce qui n'est pas, ce qui a failli ou a failli être. Sur le papier, sur le plan, sur la feuille, sur la carte "quelques traits au fusain, soigneusement tracés, la divisaient en carrés réguliers, esquisse d'un plan en coupe d'un immeuble qu'aucune figure, désormais, ne viendrait habiter" (La vie mode d'emploi, 580). Mais dans ces deux exemples, la négation domine. La carte n'existe pas sans le monde, comme la fin des Villes invisibles semble l'attester :
- Toi qui regardes autour de toi et vois les signes, tu sauras me dire vers lequel de ces avenirs nous poussent les vents propices.
- Pour ces ports, je ne saurais pas tracer la route sur la carte, ni fixer la date de l'accostage [...] Si je te dis que la ville à laquelle tend mon voyage est discontinue dans l'espace et le temps, plus ou moins marquée ici ou là, tu ne dois pas en conclure qu'on doive cesser de la chercher. Peut-être tandis que nous parlons est-elle en train de naître éparse sur les confins de ton empire ; tu peux la repérer, mais de la façon que je t'ai dite (188-189).
L'échec final sur lequel semble déboucher la carte provient du vice qu'elle transporte d'emblée en elle. La carte en effet est toujours ouverte, et l'intérieur de la carte et l'extérieur de la carte sont toujours deux espaces en conflit, et chacun présuppose l'autre tout en défendant sa position d'être unique (Deleuze, Foucault 50 : Mais justement, exiler, quadriller, sont d'abord des fonctions d'extériorité, qui ne sont qu'effectuées, formalisées, organisées par les dispositifs d'enfermement..) Jourde rappelle que dans la carte "rien n'a lieu que le lieu" (Jourde 105) ; pour Perec, écrire c'est encore "arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelques signes" (Espèces d'espaces 123). Créer du vide (un sillon) entre deux vides, telle est la fonction de la carte. Elle est avant tout l'espace d'un non-espace.
Partant, nous pouvons interpréter la page 10 d'Espèces d'espaces de la sorte. On y voit une carte de l'océan (nommée fig.1) : un cadre ; avec rien à l'intérieur. Cette carte, dont parle aussi Butor, est issue de La Chasse au Snark de Lewis Carroll. Cette figure, dans notre propos, dans le leur, apparaît :
1. Dans le texte comme une figure, la 'figure 1', c'est-à-dire un schéma explicatif de l'œuvre ou d'une de ses parties, qui sous le caractère fictivement scientifique, dévoile les mystères de l'œuvre : elle est addition à l'œuvre.
2. comme une figure dont le renvoi se trouve à la page 14 dans l'avant-propos (on ne sait plus quoi est l'avant-propos de quoi, quoi renvoie à quoi), où nous lisons que "l'objet de ce livre n'est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu'il y a autour, ou dedans (cf. fig. 1)".
Cette pièce rapportée est à la fois de l'œuvre et hors de l'œuvre. Ce premier hors-d'œuvre est un galet jeté dans la mare, ou l'océan, de la bonne compréhension du texte ; finalement c'est comme une adresse ou une atteinte ou un clin d'œil au lecteur, l'essentiel dehors de l'œuvre. La figurer dans le texte, être ingurgitée par lui où elle est placée avant le texte, place stratégique s'il en est, borne, à corps défendant. C'est ce pré-texte qui nous fait entrer dans l'œuvre. Tout en ne nous faisant pas y entrer.
3. comme figure d'une carte : figure au second degré. Elle va nous guider dans la lecture, dans l'océan.
4. comme figure absurde ; car d'abord, et d'après le point précédent, on ne peut faire de carte de l'océan sans les terres qui le circonscrivent (tout comme on ne peut faire d'œuvre sans le silence autour, son écriture ou sa lecture, "autour du vide", dit Perec, en le signifiant par un objet interne au livre).
5. d'autre part parce que c'est le Vide - logiquement. Tel est l'espace pur ; si l'espace n'était qu'espace. Ainsi on ne peut montrer l'océan dans les terres, ainsi l'œuvre sans le lecteur ou l'auteur. Elle n'existe que dans l'absence de l'un, la potentialité de l'autre ; ici mise à jour, c'est-à-dire, niée, cachée, ou plutôt silencieuse. Dite comme vide.
6. de plus le lecteur est d'autant plus nécessaire, mis à contribution, même mis en action (il doit nier le silence pour exister), tandis que l'auteur a disparu : on lit : "extrait de LC". Dès que le lecteur travaille, que l'œuvre existe, l'auteur disparaît. Voici l'une des premières conséquences de la carte, et cette conséquence, foncièrement moderne, ou postmoderne, n'est pas de petite envergure.
- 16/10
2688. Un espoirC'est un drôle d'espoir car on salit des livres ; il est encore possible de transgresser en publiant.
- 15/10
2687. Espaces choisis 8 : Carte 2. L'assomption de la carteLa carte désire décrire tout car elle peut se permettre de proposer une vision globale du réel, comme le tableau, tandis que le livre lui n'est jamais que linéaire. Une de ses caractéristiques sera de nier le temps en le confrontant. Il est aisé de comparer la carte et le tableau, de par leurs caractéristiques communes, et parce que la carte est déjà un dessin, et alors nous pouvons suivre Henri Michaux et appliquer ce qu'il dit du tableau à la carte : Les livres sont ennuyeux à lire. Pas de libre-circulation. On est invité à suivre. Le chemin est tracé, unique. / Tout différent le tableau ; immédiat, total. A gauche, aussi, à droite, en profondeur, à volonté. Pas de trajet, mille trajets, et les pauses ne sont pas indiquées. Dès qu'on le désire, le tableau à nouveau, entier. Dans un instant, tout est là. Tout, mais rien n'est connu encore. C'est ici qu'il faut commencer à lire (Passages, 75).
Et la sensation que l'on éprouve affirme le déplacement, annonce le paradoxe, car sur la carte, "la totalité du monde connu alors y apparaît comme par anamorphose" (Calvino, Collection..., 21). Cette volonté de totalisation, d'embrasser tout, fait de la carte un indice de la structure d'un lieu, voire la structure du lieu. Elle impose un ordre. Nous l'avons vu, elle est avant tout un dess(e)in. Ordre de succession, déjà vu par Calvino, mais ordre de structuration également : La carte ordonne et donne des ordres : les éléments vivants ou inertes sont, dans la nature, en désordre [...] Ecrire le lieu des choses est un premier geste d'organisation. Mais tout ne peut pas être sur la carte, ce geste est donc aussi un choix, il ignore, élimine certains traits, en sélectionne et en grossit d'autres ; ce choix restreint celui du lecteur de la carte qui détermine alors un champ d'action : la carte donne des ordres [...] On pourrait dire [...] que la carte, du fait de l'ordonnance qu'elle accomplit, n'est pas constative, mais tend infiniment vers le performatif [...] Et la carte la plus "positive" est aussi une fiction : son référent [...] n'est pas derrière elle, mais devant (Jacques Rivière, "La carte et la décision", Cartes et figures de la Terre, 379).
C'est que la carte apparaît - notamment dans les récits - au moment où l'auteur cherche à installer son pouvoir et à affirmer sa création, tout en soulignant implicitement qu'elle n'est qu'œuvre de création et lui son créateur.
C'est ainsi que l'on explique le plus généralement la présence de la carte. Lorsqu'on se dirige vers un espace plus ou moins imaginaire, ce qui sera notre cas, on ira vers une conception dérivée de la carte. De toute manière, notre vision sera "non plus celle du voyageur en marche, mais celle du lecteur de carte" (Pierre Jourde, Géographies imaginaires de quelques inventeurs de mondes au XXe siècle, 103-104).
Umberto Eco a relevé ce procédé classique que l'on trouve le plus clairement au XIXe siècle, en plein réalisme, par exemple chez Manzoni, dont le comportement est le suivant : "Manzoni commence à décrire en adoptant le point de vue de Dieu, le grand Géographe, et peu à peu, il prend celui de l'homme, de l'habitant de ce paysage". De fait, le protagoniste principal de ces livres, réaliste, devient "quelqu'un qui regarde d'en haut les choses du monde". Cette capacité pour un auteur de se prendre pour un dieu, nous la retrouverons plus tard, modifiée, encore une fois dérivée. On pourra dire d'eux tout d'abord ce que Eco dit de Manzoni : Si on lit bien, on se rend compte que Manzoni est en train de dessiner la carte, de mettre en scène un espace. En regardant le monde avec les yeux de son créateur, Manzoni lui fait concurrence ; il construit son monde narratif, en empruntant tous les éléments du monde réel (Umberto Eco, Six promenades dans le bois du roman et d'ailleurs, 98-99).
C'est finalement la leçon que tire Kublai Khan face aux silences de Marco Polo :
- Il me semble que tu connais mieux les villes sur l'atlas qu'en les visitant en personne, dit à Marco l'empereur, refermant le livre tout à coup.
Et Polo :
- En voyageant on s'aperçoit que les différences se perdent : chaque ville en arrive à ressembler à toutes les villes, les lieux les plus divers échangent forme, ordre, distance ; une informe poussière envahit les continents. Ton atlas garde intactes les différences : cet assortiment de qualités qui sont comme les lettres d'un nom (Calvino, Les villes invisibles, 159-160).
Dans ce même ouvrage, dans la ville d'Eudoxie, on trouve un tapis qui illustre ce renversement. Ce tapis apparaît comme une carte d'Eudoxie de sorte qu' "à chaque point du tapis correspond un point de la ville et [que] tout ce que contient la ville est compris dans le dessin, les choses y étant placées selon leur rapport véritable" (115). Ainsi le tapis, double de la ville, permet à qui le regarde d'en avoir une vision totale. Mais plus loin, le tapis va prendre le pas sur son modèle, et va affirmer son autorité : "Le tapis démontre qu'il existe un point à partir duquel la ville laisse voir ses proportions véritables". Il est encore extension du monde, mais au fur et à mesure que s'écoule le texte, et du fait du regard ou de l'opinion qui permet de telles appréciations, le tapis qui englobait la ville se voit englouti par elle : "la véritable carte de l'univers c'est la ville d'Eudoxie" (116). Calvino joue sur le côté spéculaire et par-là même inquiétant de la carte, et dans son essai "Magie partielle du Quichotte" (dans Autres inquisitions), Borges nous explique pourquoi : Pourquoi sommes-nous inquiets que la carte soit incluse dans la carte et les mille et une nuits dans le livre des Mille et une nuits ? Que Don Quichotte soit lecteur de Don Quichotte et Hamlet spectateur d'Hamlet ? Je crois en avoir trouvé la cause : de telles inversions suggèrent que si les personnages d'une fiction peuvent être lecteurs ou spectateurs, nous, leurs lecteurs ou leurs spectateurs, pouvons être des personnages fictifs. En 1833, Carlyle a noté que l'histoire universelle est un livre sacré, infini, et que tous les hommes écrivent et lisent et tâchent de comprendre, et où, aussi, on les écrit (709).
- 14/10
2686. Pas rien 3Puis tu as décidé de partir. Ce n'était pas une mince affaire, parce qu'il y avait toutes ces histoires de papiers à faire, ces rapatriements, et nous qui étions débordées. Nous, les deux sœurs, confrontées à la vie, d'un coup, quand même nous nous étions habituées à ne plus en tenir compte. Moi perdue dans mon dégoût un peu hautain. Et ma sœur, qui était elle-même engluée dans un divorce moins coûteux de fric que de dégâts futurs et prévisibles, et l'enfant au milieu.
Toi, tu as décidé qu'il était temps de nous laisser grandir, et tu as souhaité nous quitter. De la plus triste manière. Sans prétention aucune, et nous voici du jour au lendemain orphelines. Encore qu'entre le jour, et son lendemain, le hiatus est assez béant pour laisser filer là le peu d'énergie qu'il nous restait, entre les déplacements, les signatures, les hommes de loi comme les légistes, l'ensemble du rituel bafoué par la procédure, le rituel ridiculisé par du vulgaire, le deuil endeuillé par la vie même.
Mais que savions-nous vraiment, de toutes ces dernières années, tampon accolé à une autre hébétude, qui se nomme enfance.
Nous avons dû lutter très fort, contre nous-mêmes, alors, car nous recelions sans le savoir des réservoirs de larmes, mais de larmes amères, des rancunes, des couteaux, des artifices, des entrechats. Quelle habileté à nous défaire... Quelle aisance à se défiler. Nous avions passé trente années de nos vies à ne pas oser, ou à ne pas vouloir, ou à ne pas savoir arracher de nos visages le masque mortuaire du contentement.
Ce sentiment béat d'ouverture au monde et de recul nécessaire à l'action, que je voyais affiché comme un pavois sur les mornes crânes de mes semblables, ton départ nous l'arracha à nous-mêmes, me l'arracha d'un seul coup, précis, sec, comme si ton corps était devenu un scalpel d'argile, un genre de souffle solide, une écume perforante.
Je me révélais enfin, et ce que je découvrais hébétée, je le haïssais aussitôt. Pourquoi, me disais-je, pourquoi sommes-nous ce que nous refusons des autres. Pourquoi refusons-nous autrui alors même que nous lui ressemblons ? Pourquoi enfin a-t-il fallu que tu t'éclipses pour RETENTIR comme un vacarme.
Je ne connaîtrai pas la raison de ton départ. Les légistes et les lois nous auront dissimulé ton secret. Après avoir tué le père des années durant, voilà que le père, comme un fantôme moqueur, comme un revenant (revenant déjà venu qui savait tout et savait tant) nous poignardait dans le dos...
Jusque là je vivotais. Là tu m'a donné la vie, en détruisant ce personnage, à la silhouette servile, patiemment composé dans le théâtre des ombres, durant des années..............
- 12/10
2685. Fragment 1 (du carnet CF)Les rêves sont des écharpes dont tu te dévêts à mesure que la nuit s'estompe.
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2684. Béance - 1. DouteNous sommes quelques-uns, trop peu ou trop nombreux, qu'importe, à refuser de céder.
Ce n'est pas pour exposer des motifs de satisfaction que j'écris ces lignes.
Nous sommes quelques-uns, singuliers, quelques atomes singuliers dans leur dispersion, petites taches sur la neige, escarbilles, poussières, cendres, venus du feu, ou en pressentant sa fin, déjà froids autour du brasier, et nous assaillent des questions.
Qu'est-ce qu'une question ?
Je questionne la question : qu'est-ce qu'une question ? Qui peut répondre ? A la question qui peut répondre ? Qui peut répondre de la question ?
La question est l'inquiétude. L'inquiétude est une trouée. Nous sommes déjà froids, mais les braises ont perforé la neige. Nous sommes perçants, par la question, à cause de la question.
L'inquiétude de la question est une trouée, une respiration. La respiration indique des canaux, des galeries, des conduits, une tuyauterie complexe qui permet ce souffle.
L'inquiétude, c'est quand dans le fil, nous pausons. Là vient la question.
Le fil est différent d'une situation à l'autre. La question est la rupture du fil.
La question est un accroc dans la trame.
Comme on pose sa cigarette quand on quelque chose de plus urgent à faire, la question. Comme on allume une cigarette, la question.
C'est un appel d'air.
(Encore faut-il s'entendre que la question. La question de l'interrogatoire, la question du questionnaire, la question qui porte la parole qui cherche la vérité, la parole obsédante, n'est pas, ne peut être la question qui nous intéresse ici. Des pages trop connues se trouvent dans L'entretien infini...)
***
Appel d'air, souffle, respiration, trouée, trou : qu'est-ce qui emplit cette soudaine vacuité, suscitée par l'inquiétude ?
La question, c'est-à-dire, en premier lieu peut-être (nous cherchons à répertorier au mieux ce territoire) : le doute.
Qu'est-ce que le doute ? Le doute est le fruit de l'imagination et, pour le dire d'emblée : le doute est le fruit de l'imagination qui le signe ou l'indice ou le symptôme de la singularité.
Face au fil, il faudra revenir à ce mot, qui est la trame, le récit, qui s'écrit sans le savoir sans le vouloir, et qui est dénué de sens parce que machinal, qui est dénué de sensible parce que nécessaire, il y a la pause, le sursaut ou le doute.
Regarde le lièvre qui assouvit ses besoins dans la garrigue. Si le rapace survient, au lieu de fuir d'abord, ce qui serait nécessaire (logique), le lièvre s'arrête, ausculte l'environnement, hume l'air, il marque un temps d'arrêt, il arrête le temps ; même, il perd du temps, il fait fonctionner ses sens et avant de se sauver, il semble douter. Je ne dis pas qu'il prend conscience bien sûr, mais il semble qu'avant de sauver sa peau, il interroge l'environnement, décèle dans le tissu sensible qui l'entoure, un accroc. Il y a un erreur dans le programme.
En s'arrêtant et ne sauvant rien, il risque sa peau/ La proie est inquiète.
Cet exemple possède ses limites, les voici :
- pas de conscience animale ;
- il ne sauve pas sa peau, mais il sauve l'espèce entière ;
- le jeu proie/prédateur est inscrit dans la machine, gage de son fonctionnement, condition d'exécution du programme : l'exécution du programme passe par l'exécution de la proie ;
Cet exemple sert juste de métaphore.
***
Mais il y a l'homme. Lequel complexifie infiniment le monde, dans sa capacité à intervenir, à forcer, à agir sur le programme lui-même.
Quand il doute, l'homme fait alors preuve de conscience. Il instille au programme machinal su sens et su sensible, mais ce faisant, exprime sa singularité. Sa singularité s'exprime par la question, par... le risque. Face au pouvoir et au devoir du programme, il donne le valoir, le savoir.
Face à la trame nécessaire et perdue pour le temps (=/ saisons) il marque l'arrêt et crée le temps au moment même où son individualité s'exprime : par le doute, par la question.
A suivre...
- 10/10
2683. Espaces choisis 7 : Carte 1. Les mots de la cartesMusée
De la rigueur scientifique
... En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire qui avait le Format de l'Empire, et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l'Etude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autre trace des Disciplines Géographiques.
Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudentes, Liv. IV, chap. XLV, Lérida, 1658. (Borges, L'auteur, 199)
Une carte géographique est la représentation du monde qui nous entoure. Elle est censée en reproduire l'image la plus fidèle possible, elle projette le réel en un seul plan, celui en deux dimensions de la feuille qui la porte. C'est d'ailleurs là son origine étymologique : carta, papier. Page unique a priori du livre qu'est le monde, la carte permet une simplification, une mise à plat, en même temps qu'une échelle. Elle déplie le monde, elle le règle et elle nous positionne vis-à-vis de lui. La carte est ainsi un point de référence.
Le texte "Il viandante nella mappa" de Calvino explique de manière à la fois épistémologique et textuelle ce qu'est une carte ; pour commencer, elle ne se conçoit tout d'abord qu'entre les mains du voyageur : "Le premier besoin de fixer les lieux sur la carte est lié au voyage : c'est le récapitulatif de la succession des étapes, le tracé d'un parcours." (Calvino, Collection de sables (notre traduction), 21). Ce sont les voyageurs qui créent la carte, ce sont eux qui imposent sur elle les noms de lieux et les routes qui relient ces lieux. Car avant tout, il s'agit de s'approprier le lieu, afin de s'y retrouver (cette étape fera d'abord du lieu le miroir de l'homme qui y vit ; de la carte le miroir du lieu). "Il en est ainsi dès l'errance primitive. La horde se déplaçant fraie des pistes, isole des repères, jalonne son espace, y inscrit ses tombes." (Butor, "Le voyage et l'écriture", Répertoire IV, 26). C'est ainsi que cette détermination de l'espace qu'est la carte va s'approprier le temps. La carte s'inscrit dans le voyage ; elle rappelle le passé (celui du voyage nécessaire pour la tracer) mais elle implique le futur (celui que le voyageur accomplira grâce à elle dans le monde - dans la carte).
Mais de là naît aussi le premier paradoxe : comment un point (cette feuille de papier) peut-il représenter un trajet, autrement dit comment unifier en un tout unique le trajet entre deux ou plusieurs touts uniques ? et comment au présent (cette feuille de papier) obliger le passé, le futur ? La carte alors se confond avec le voyage qui la supporte mais qu'elle permet. Et construisant un trajet, elle construit une histoire ; construisant une histoire, elle devient langage :
Une carte du monde d'Hérodote réalisée graphiquement est construite comme un langage, comme une phrase, comme un poème. (Barthes, Sémiologie et urbanisme [1967], in Îuvres complètes, t.2, 439)
puis littérature :
Suivre un parcours du début à la fin donne la satisfaction particulière, aussi bien dans la vie que dans la littérature (le voyage en tant que structure narrative) [...] La carte géographique, même si elle est statique, présuppose en somme une idée de narration, elle est conçue en fonction d'un itinéraire, c'est une Odyssée. (Calvino, Collection de sable, 22-23)
Par conséquent, entendu que carte et récit ont un rapport entre eux, ce rapport concerne aussi bien leur lecture que leur écriture. D'une part c'est une idée commune aujourd'hui que la littérature est un espace que l'on parcourt ; d'autre part on peut sans doute voir dans le récit littéraire un monde dont la description (la carte) apparaît comme le compte-rendu, l'objet complémentaire qui en fait foi.
Dans Rhizome, Gilles Deleuze et Félix Guattari font une sévère critique du livre entendu comme arbre, c'est-à-dire entretenant des rapports étroits avec une idéalité ou une transcendance (il s'agit du livre, donc de l'écriture, de la pensée, jusqu'au XIXe siècle) ; ils critiquent également le livre-radicelle ou racine fasciculée, c'est-à-dire le livre où s'affirment la volonté et la liberté d'un sujet, fût-il fragmenté, révélant la brisure de l'objet (il s'agit du livre, de l'écriture, de la pensée modernes) ; et ils opposent à ces deux conceptions le livre entendu comme rhizome, lien, accès, projection, c'est-à-dire entretenant des rapports avec l'extérieur, le dehors, l'autre, etc. Ce nouvel agencement du livre (de l'écriture, de la pensée), dans son étalement horizontal, dans son refus absolu d'une transcendance, correspond à notre époque contemporaine. Il a partie liée avec ce que nous avons rapidement défini comme postmoderne. En littérature, il se manifeste de manière privilégiée, nous disent les auteurs, chez les Anglo-Saxons, comme par exemple chez Jack Kerouac ou dans la beat-generation. Le titre même de Sur la route, implique la projection, l'horizontalité, le voyage. C'est là qu'ils affirment qu' "écrire n'a rien à voir avec signifier mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir" (Rhizome, 11). Nous retrouvons cette idée dans Espèces d'espaces de Georges Perec, où il écrit : "L'espace commence ainsi, avec seulement des mots, des signes tracés sur la page blanche. Décrire l'espace : le nommer, le tracer, comme ces faiseurs de portulans qui saturaient les côtes de noms de ports, de noms de caps, de noms de criques, jusqu'à ce que la terre finisse par ne plus être séparée de la mer que par un ruban continu de texte. L'aleph, ce lieu borgésien où tout le monde est simultanément visible, est-il autre chose qu'un alphabet ?" (Espèces d'espaces, 21)
Car voici où l'on arrive en suivant la carte. Par un glissement imperceptible, elle nous a porté vers le lieu de l'écriture, vers l'écriture, vers l'écriture d'un non-lieu. C'est le second paradoxe, que représente la métaphore de l'aleph, qu'il nous faut prudemment expliciter. Comme le propose Claude Gandelman, on peut concevoir la carte au second degré, selon une "seconde métamorphose : la transformation par laquelle la carte dans le texte est devenue le texte lui-même" ("La carte littéraire comme texte anthropomorphique", Littérature n° 53).
- 09/10
2682. Vide étaiNotre histoire est construite sur des béances, des trouées, des vides soudains, des brûlures, des brisures, des coupures. Notre histoire est le fruit des centaines d'années de malentendus. Ce vide initial, ou plus exactement cette disparition, cet escamotage originel, c'est notre scène primitive.
Là où le fait fait défaut, le nom le remplace avec présomption. C'est le mythe, et spécialement le mythe d'origine (mais tous les mythes ne sont-il pas d'origine ?) On dira, des histoires de première main. Mais c'est faux : au contraire ce sont des histoires qui suppléent à l'absence de main première pour les écrire.
Les histoires qui comblent les vides, ce sont des histoires de nième main, des histoires pour tout le monde... qu'auront tôt faits de générer (cas d'Auguste) ou transmettre les puissants.
Or notre histoire se fonde sur ces semblants d'étais, des manquements premiers, des incertitudes, des accrocs dans la trame.
Qu'on imagine notre histoire nationale, les incertitudes vagabondes des premiers temps, le temps de Charlemagne et jusqu'à l'an Mil environ. Les invasions barbares, la vie des comtés, la vie dans les campagnes, l'idée de collectivité, l'identité, la frontière, le territoire, la présence du sauvage alentour.
Qu'on songe à l'Italie d'avant Rome : tous ces peuples italiques dont on ne tient plus que quelques chiffons d'histoire. Je tire de Wikipédia cette carte (les liens renvoient à ce site) :
?? Ligures
?? Vénètes
?? Etrusques
?? Picènes
?? Ombriens
?? Latins
?? Osques
?? Messapes
?? Grecs
Et du site Autour des Châteaux celle-ci :
Tout comme l'enfant, en grandissant, oublie les différents moments de sa propre histoire vécue, une peuplade, un peuple, une ethnie se dissout dans son passé. Sans quoi il ne serait pas possible de poursuivre la voie. Qui se promène à Rome, à Pompéi (je parle d'Italie, car l'Italie : 1. porte une part importante de ma propre histoire structurante ; 2. porte une part importante - et visible - des passages, blessures, éradications, invasions, constructions-destructions, substructions, oublis volontaire ou non, secrets, retrouvailles, etc.) ressens le souffle hasardeux du passé.
Ce souffle est glacial : il est fait des cris tus net, des stupeurs, des allégeances, et de tous les silences de la mort qui a rôdé toujours.
Mais ce silence nous donne un peu l'élan qui nous pousse, non pour fuir mais, conscients et apaisés de cette présence intranquillée, quelque chose de la familiarité inquiète (unheimlich), mais pour accueillir l'à-venir qui est l'inconnu suprême : les vases communiquent et nous sommes le fluide entre les vides.
Comme elle dit, ce qui lie les textes précédents et celui-ci : Je n'échange rien avec eux sauf tout ce que l'on peut penser, c'est-à-dire l'à-venir.
- 08/10
2681. Espaces choisis 6 : Du bond 2Tout notre espace est connu, c'est l'un des soucis de notre espèce. La maîtrise de l'espace ou sa prétendue maîtrise, tous nos plans , nos cartes, nos logiciels de cartographie ou les systèmes de déplacement virtuel, de Mappy à Google Earth de déplacement virtuel. Nous croyons encore en cela.

Voir le blogue Visions cartographiques, animé par l'équipe du Monde Diplomatique.
Comme on nous le dit, "il n'y a plus de limite à notre espace" ! La Mondialisation : l'un de ces Gros Mots qui comme Développement Durable sont une adaptation francophone, francocentrée de termes qui s'usent par ailleurs très vite autour de nous (exception française !) : respectivement Globalization ou Sustainable Development - tous termes anglais bien sûr. La mondialisation est l'ouverture de tous les espaces, grande installation où toutes les frontières sont abolies, ce qui signifie en soubassement : la démocratie va pénétrer partout.
Je ne connais pas d'idéologie plus pauvre et si peu originale depuis que l'homme use du langage pour rien.
Ce mirage capitaliste est à peu près aussi consistant que l'idée de bonheur accessible par la consommation ou le crédit ou la possession.
Il faut être d'ailleurs aveuglé pour ne pas voir qu'il existe, pour chacun, pour tous, des frontières : frontière physique ou géographique, frontière spatiale, avant toute autre frontière psychique, psychologique, sociale, culturelle. Il ne faut pas négliger les frontières physiques : fleuves, montagnes, horaires de train, déplacement en voiture jusqu'aux transports collectifs... Il y a d'abord l'individu, lequel n'est pas a priori connecté comme une clef usb, et qui doit sortir du confort du repos.
Si je rencontre Chantal L à Dijon, par exemple, de Montélimar qui est mon "point de rattachement", il me faut presque cinq heures de train, alors que la ligne est, pour le moins, droite. Que je monte à Paris en trois heures à peine. Tous les réseaux n'y peuvent rien : il n'y pas de gare SNCF à moins de trente kilomètres de chez moi.
Michel Foucher nous le rappelle : c'est une illusion de croire à la fin des territoires. D'abord les "territoires", au sens de l'aménagement du territoire, sont en pleine mutation : ce sont les fameux "pays" de la LOADT, mais ce sont aussi les outils territoriaux, plus structurants qu'on n'imagine.
D'autre part la frontière n'a jamais été jusqu'ici un thème si riche de recherches ou réflexions. Les frontières existent, elles sont même fondatrices non seulement de l'état ou de la nation, mais encore de l'identité individuelle, pour peu que l'individu se reconnaisse dans le paysage qui l'entoure.
Géographie, Environnement, Psychologie, Politique, Culture : bien entendu que ces domaines sont liés, intriqués !
Les frontières ne marquent pas seulement les pays ; elles font aussi les individus d'un espace, à la limite (!), elles spatialisent les êtres.
Michel Foucher nous rappelle, dans L'obsession des frontières, que nous nécessitons de limites, les frontières, qui peuvent être ouvertes, mais en l'absence desquelles il n'y a pas de rencontre possible.
Jean-Pierre Vernant, disait dans La traversée des frontières que chaque individu était partagé entre une personne Hestia, déesse du foyer, et une personne Hermès, dieu des carrefours et des passages : il fallait faire avec. Pour qu'il y ait véritablement un dedans, encore faut-il qu'il s'ouvre sur le dehors pour le recevoir en son sein, écrit-il.
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De la même manière que j'ai déjà exposé la nécessité du projet pour accueillir l'infini dans Du bond, il faut accepter que nous nécessitons des barrières pour les franchir, ce qui est un apprentissage (Pédagogie n'est jamais loin des autres termes d'études cités plus haut).
Il n'y a pas de monde lisse, uniforme, lisse : c'est le désert et si l'idée est séduisante : les peuplades nomades, les terres de résistance ou l'exil des anachorètes, elle n'est pas globalement partagée. Pour le reste, les hommes érigent de partout des traits qui font signes, qui séparent, qui diffèrent. Il y a toujours un Dedans et un Dehors, l'un nourrit l'autre et réciproquement. Ce ne sont certes pas les poètes ou écrivains qui contredisent.
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L'espace, mais vous ne pouvez concevoir, cet horrible en dehors-en dedans qu'est le vrai espace. dit Michaux. Les textes ne manquent pas, ce sont toujours les mêmes. Je ne les citerai pas une fois de plus.
La question est plutôt celle de l'intervalle... du pli... ou comme dit Derrida dans Parages, de la double invagination chiasmatique des bords. C'est l'entre-deux qui importe, et c'est le sens même d'ambo i lati.
Comme j'en ai parlé plus tôt, je me permet d'insérer ce texte lu d'Hélène Cixous, qui intervient, comme par étonnement. C'était dans les derniers Mardis littéraires de France Culture.
- 07/10
2680. HakasJe n'aime pas le sport, je n'aime pas plus le rugby que le football (leur origine serait peut-être même commune, à travers la soule notamment), je n'aime pas les Coupes du Monde et le sport télévisé, et je me contrefous de savoir si les Français gagnent ou perdent. Dans tous les cas, les sports sont une manière pour le pouvoir d'anesthésier les consciences.
Néanmoins il y a une pratique qui m'intrigue, et c'est celle du Haka, comme ici :
Ce n'est pas tant sa valeur ethnologique qui m'intéresse (on s'aperçoit que les racines ne sont pas si anciennes, du moins de ce haka-là), que l'expression de peuples peu connus, et pour moi fascinants, que sont les Océaniens. Peuple isolé, peuple d'insulaires, les transhumances, les migrations, les différentes invasions, annexions ou colonisations ont sans doute augmenté le lien racinaire à la terre - et au-ciel - eux qui embarqués sur des milliers d'îles dérivent, sans grande conviction vers le monde moderne. (On note en passant que l'une de ces nations, Tuvalu, profite de son extension internet : .tv, comme d'une source nationale de revenus non négligeable ; de même .tk est l'un des rares extensions gratuites, et son exploitation (via publicités bien sûr) représente du 10% PIB de Tokelau. Voilà comment les sauvages survivent.)
Il faut savoir que les "hakas" se perpétuent sur tout l'archipel et si la Nouvelle-Zélande produit le plus connu de ces airs, les autres équipes de rugby océaniennes (Tonga, Samoa, Fidji) ont leurs propres chants.
Lorsque j'aurais le courage, j'essaierai de décrire l'effet produit sur le spectateur moyen.
- 06/10
2679. Les presque-morts (Lettre à S) (Hommage à L)[...] Je crois qu'en résumé, tu es mort, et tu ne le sais pas.
Le travail, la télévision, l'ambiance générale, ont patiemment accompli leur œuvre ; le sport, l'argent, le sexe, lentement, ont taraudé le muscle même de ton âme : tu es mort, tu ne le savais même pas.
Qui pourrait te le dire, te l'avouer ? Le silence, le mépris ou l'indifférence, l'amour même, aveuglent le petit de toi, coupable innocent, dans l'arène de ton misérable et routinier transit. Tu achètes, tu mendies, tu empruntes, tu prends, mais tu ne vis pas. Tu lis, écoutes de la musique, si tu as de la chance, tu voyages... tu passes de train en train, d'émission en émission, de fille en fille, tu zappes.
Parce que le sang a disparu, parce que le récit a disparu, parce que l'image même, l'image qui devrait t'épouvanter, te sidérer ou te fasciner, l'image qui aurait pu même instiller son venin de révolte s'est fanée.
Observe dix années derrière toi : ces dix années sont passées, fini ! terminé ! comme un sable grignoté par le vent.
Je ne dis pas cela pour blesser, ni pour corrompre, simplement pour secouer. Y compris-moi même. Qui me dis que je ne suis pas mort ? Tu raques aux crochets de l'Etat que tu conspues, tu avilis jusqu'au faîte de ta mémoire, qui s'estompe.
Tu es mort : cela signifie : tu n'as rien à dire. La mort est connue, connue pour son silence.
Les épines de la vie ont bouffé le champ terraqué. Il n'y a pas de solstice à tes racines. Il n'y a plus de braise à ton fournil. Les antennes de la peste s'insinuent jusque dans nos fils et dans nos filles, dans les écoles, les mairies. Mais tu n'es pas coupable, ça non ! Ce n'est pas toi qui chasse le manchot de sa banquise. Ce n'est certes pas toi qui a tué le dernier dauphin d'eau douce. Tu préfères trafiquer du cuivre, travailler au noir, comme on va au bordel quand sa femme est trop pensive.
Les allumettes, dans tes yeux, sont poussière et dédain. Elle ne s'enflamment plus. Toi qui crois sentir le souffre, tu n'es qu'un pétard mouillé. Un "caramel mou".
Pourquoi ne pas vivre comme un artiste ? Pourquoi ne pas simplement vivre ? Pourquoi vivre ?
J'ai mal lorsque tu cèdes à la fête facile. J'ironise mais j'ai mal ; car je ne suis pas invité et j'aimerais aussi perdre l'aplomb de mes aïeux.
Alors tout a commencé à me faire horreur, tout, les passants, les trottoirs d'école primaire, et les phrases légères de ceux dont j'observais le corps oxygéné et triomphant: ma génération qui restait vaseusement jeune jeune jeune.
Ils disaient "tranquille" "à la cool", ils disaient ciao ciao en votant à gauche, achetaient aux épiciers arabes des poignées de bonbons verts en plastique, ils s'exclamaient "je prends aussi les nounours, monsieur" et leur rire transpirait la certitude très juste qu'ils avaient d'être en train de crever quand même. Ma génération remplissait consciencieusement les papiers des impôts, et avalait calmement les codes-barres et des brunches. Puis elle rotait de la tequila le week-end et se réveillait tard.
J'étais entourée de Presque Morts affolés d'être encore vivants et ils s'employaient à amenuiser cette sensation qui les tenaillait.
J'avais moi-même des accès de mort comme des évanouissements à mon état de vie.
Je n'allais quand même pas vieillir avec eux. J'étais en train de vieillir avec eux.
[...]
Bien sûr, je me doutais qu'à l'intérieur des Presque Morts on trouverait parfois un vivant. Je les sentais les présences contraintes et muettes. Mais si peu se montraient. Où étaient-ils réunis, comment les reconnaître ? J'étais après tout, moi aussi anonyme dans mon dégoût, cachée sous une Presque Morte, comme eux. On se frôlait sans se chercher. Lola Lafon, De ça je me console, 2007, 9-11.
- 05/10
2678. Traduire le roc 4 : 4 chansons : Stones, Smith, Doors, BjörkLe blues du ventilateur
Quand ta colonne craque et que tes mains, elles tremblent
Ton cœur bât la chamade et tu te sens défaillir
Ta femme te pousse à bout, tu peux l'entendre gueuler
Tu te sens tes envies de meurtre avec préméditation.
Personne ne ralentira la machine, et non
Tout l'monde appuie sur le champignon
Peu importe où tu sois
Tout l'monde a besoin d'un ventilateur
Quand tu es coincé, cerné de toutes parts et sans deuxième chance
Ta manière de vivre c'est le feu à ta main
On peut pas être broyé par les coups, on peut pas avoir peur des mots
On peut pas être trompé par les mensonges, on te l'a jamais appris ?
Tout l'monde autour de toi
Tout l'monde veut défier son créateur.
Peu importe où tu sois, tout l'monde, tout l'monde va avoir
Besoin d'un genre de ventilateur, un genre de ventilateur.
Qu'est ce que tu vas faire avec ça, qu'est-ce que tu vas faire ?
Qu'est ce que tu vas faire avec ça, qu'est-ce que tu vas faire ?
L'affronter ? L'affronter ? L'affronter ? L'affronter ?
Gloria (in excelsis deo)
Jesus est mort pour les péchés de quelqu'un mais pas les miens
Mélangé dans un creuset de vols
Une carte sauvage dans la manche
Le cœur épais de la pierre
Mes péchés, mes propres péchés
Ils appartiennent à moi seule
Les gens disent "Attention !"
Mais je m'en fous
Les mots sont juste
Des règles et des règlements pour moi, pour moi
Je je marche dans une pièce, vous savez j'ai l'air si fier
Je me déplace dans cette atmosphère-ci, ouais,
où tout est permis
Et je vais dans cette fête-ci et je m'emmerde
Jusqu'à ce que je regarde par le carreau, je vois une douce créature
Qui flâne sur le parking, s'étale sur le parking
Oh elle a l'air d'être bonne, elle a l'air bien
Et j'ai cette sensation folle et alors je vais ah-ah me la faire
Ooh je la préviens
Là voilà
Elle descend la rue
La voilà
Elle vient à ma porte
La voilà
Qui grimpe les escaliers
La voilà
Qui danse dans le hall
Dans une belle robe rouge
Et oh, elle a l'air d'être bonne, oh elle a l'air bien
Et j'ai cette sensation folle que je vais ah-ah me la faire
Alors j'entends qu'elle frappe à ma porte
Entends qu'elle frappe à ma porte
Et je regarde l'horloge de la grande tour
Et je me dis " bordel, il est minuit !"
Et ma petite est passe la porte
S'étend sur ma couche et elle me susurre et je relève le défi
Et je lui dis chérie, c'est quoi ton nom, elle donne son nom
Et elle sussure, elle donne son nom
Et c'est nom c'est et son nom c'est et son nom c'est et son nom c'est
G, L, O, R, I, A
G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria,
J'étais au stade
Il y avait vingt mille nanas qui me crient leurs noms
Marie, et Ruth mais à dire la vérité
Je ne les entendais pas, je ne les voyais pas
J'ai laissé mes yeux grimper jusqu'en haut de la grande tour, l'horloge
Et j'ai entendu toutes ces cloches qui carillonnent dans mon cœur
Qui font ding dong ding dong ding dong ding dong
Ding dong ding dong ding dong ding dong
Qui comptent le temps, alors te voilà dans ma chambre
Et tu me susurres, et on relève le défi
Et oh, tu étais si bonne, oh tu étais si bien
Et il faut que je dise au monde entier que elle a été à moi à moi
à moi à moi à moi à moi
G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria,
Et les cloches de la tour sonnent, "ding dong" elles sonnent
Elles chantent, "Jésus est mort pour les péchés de quelqu'un, mais pas les miens."
G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria, G, L, O, R, I, A, Gloria...
La cuisine de l'âme
Bon, la pendule dit que c'est l'heure de fermer maintenant
Je pense que je ferais mieux d'y aller maintenant
J'aimerais vraiment rester ici toute la nuit
Les voitures rampent passent toutes pleines d'yeux
Les lumières de la rue échangent leurs lueurs creuses
T'as le cerveau comme blessé par une stupeur engourdie
Encore un endroit où il faut aller
Encore un endroit où il faut aller
Laisse-moi dormir toute la nuit dans la cuisine de ton âme
Réchauffe mon esprit avec ton poêle bien domestique
Echappe-moi et j'irais divaguant
Trébucher dans les fourrés de néons
Tiens, tes doigts dessinent des minarets fugaces
Parlent des alphabets secrets
J'allume une nouvelle cigarette
Apprendre à oublier, apprendre à oublier
Apprendre à oublier, apprendre à oublier
Laisse-moi dormir toute la nuit dans la cuisine de ton âme
Réchauffe mon esprit avec ton poêle bien domestique
Echappe-moi et j'irais divaguant
Trébucher dans les fourrés de néons
Bon, la pendule me dit qu'il est temps d'y aller maintenant
Je sais que je dois y aller maintenant
J'ai vraiment envie de rester ici
Toute la nuit, toute la nuit, toute la nuit.
Jeune diplômée
Je suis une puits de sang
Sous les traits d'une gamine
Tu es l'oiseau sur la margelle
Hypnotisé par cette source
Bois-moi, fais-moi exister vraiment
Trempe ton bec dans le courant
Le jeu auquel nous jouons s'appelle la vie
L'amour est un rêve à deux voies
Laisse-moi maintenant, reviens ce soir
La marée te montrera la voie
Si tu oublies mon nom
Tu partiras loin
Comme une baleine tueuse
Piégée dans une baie
Je suis un sentier de fraisil
Qui brûle sous tes pieds
Tu es celui qui me chemine
Je suis ton sens unique
Je suis l'eau qui soupire
Un secret à entendre pour toi
Tu es celui qui croît distant
Quand je te fais signe tout près
Laisse-moi maintenant, reviens ce soir
La marée te montrera la voie
Si tu oublies mon nom
Tu partiras loin
Comme une baleine tueuse
Piégée dans une baie
Je suis un arbre dont les fruits sont des cœurs
Un pour chacun que tu prends
Tu es la main intruse
Je suis la branche que tu brises
Mm, ouais !
- 04/10
2677. Espaces choisis 5 : Du bond 1Toutes choses finissant, revenir à la source, au primesaut, à l'impulsion première. Pas de platonisme ou de plotinisme déguisé. Un constant.
N'ai jamais aimé que les projets, les choses à construire, les chantiers, les plans, la recherche. Lutte contre le là, le terminé, l'aboutis. Vote le précaire, l'éphémère ou plus exactement, le devenir. L'à-venir, mais toujours à venir. Ne stabilise rien, déteste la stase.
Toujours préféré L'Odyssée à L'Iliade, le voyage à la guerre.
Dénote crainte d'être enfermé, mort peut-être.
Dénote claustrophobie latente ?
Je dis "Non", car le travail sur l'espace n'est pas un travail réel sur l'étendue et sa limite. Ce n'est pas cela l'espace. Il y a beaucoup plus fin. La mort, par exemple, n'est pas une fin, n'est pas un arrêt. Il n'y a pas l'arrêt de mort. Il y a l'arrêt de mort. Il n'y a pas la frontière. Il y a la frontière. Voilà où nous en sommes, voilà où j'en suis. Alterne, alaterne, penché sur la mer et regarde venir, poindre je-ne-sais-quoi.
Aime les choses éphémères par exemple : ce ne peut qu'être une frontière, une mort. Exemples récurrent : coït, cigarette, chanson. Ces choses là ont une fin, qui est leur disparition. Ces choses là disparaissent. Différent la vie, tout différent. Et différent la mort aussi. Différent l'espace.
Même dans la frontière, au cœur de la frontière, l'espace ne cesse pas. C'est le paradoxe d'Achille et la tortue.
C'est aussi le paradoxe de Saussure : comment séparer les deux côtés d'une même page ? Comment séparé le Signifié du Signifiant ? C'est peut-être compassé, mais c'est mon "socle commun", Saussure, Jakobson, et même Borges, Calvino : c'est ma structure antérieure retrouvée. C'est mon squelette théorique.
Au cœur de l'espace il y a encore l'espace, la nature a horreur du vide et l'air transparent est encore de la matière. Voilà pour les crochés.
Pour entrer là-dedans, il nous faut un peu plus de sérieux. Par exemple, songeons au visage chez Levinas (Totalité et infini, et ce bel extrait, que Raphaël Enthoven hier justement proposait : ). Ce qu'il y a d'étrange sur ce monde, c'est bien ce concept d'infini ; et si Descartes s'est cru permis de pouvoir prouver son existence, Levinas est bien plus subtil ; Borges lui-même en a tiré beaucoup. Et Michaux de même (L'infini turbulent).
La vérité de la littérature serait dans l'erreur de l'infini. Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est heureusement borné. Il nous suffit de quelques pas pour sortir de notre chambre, de quelques années pour sortir de notre vie. (Le livre à venir, justement, 130)
J'aurais voulu citer ici l'amitié de Raymond Bellour qui parmi les lecteurs de Michaux est l'un des plus fidèles, et notamment, aussi, parce qu'il le confronte à Deleuze. Cela fait beaucoup de noms, ici, mais je revoie simplement à la magnifique préface de l'édition en Pléiade des Oeuvres complètes du poète. C'était auparavant un article dont la lecture me délectait (le titre était peut-être "Le philosophe, le critique et le poète", ou bien je mélange les auteurs).
Ce détour par des références afin peut-être d'évacuer la question que pourtant je me propose d'affronter en face. (N'ai-je pas déjà écrit cette Maison maudite ! qui délimite ce genre de transversales ? C'était en 1998, presque dix années !)
Cette question, quelle est-elle ? Pourquoi être du projet ? A présent, la question est oblitérée par toutes les citations qui me viennent à l'esprit. Char : Si j'habite un éclair, il est le cœur de l'éternel. Ou encore Etre du bond. N'être pas du festin, son épilogue. Ceci explique-t-il la manière de fuite qui m'arrange ? Ou bien suis voué au précaire, à l'à-peu-près, à l'indécidable, au presque, au presque déjà. Beckett, Michaux, mais même plus récemment Philippe Vasset, n'est-ce pas la même chose ?
Alors où est la crainte ? Eh bien non, il n'y en a pas. Si le projet est abandonné, ce n'est pas la stabilité qui est récusée. Je veux dire que le monde est certes complexe, notre rapport à lui n'est pas heureux, dans le sens où ce rapport n'est pas simple. Je contredirai le maître une fois : quelques pas, quelques années ne suffisent pas. Je sens très bien, et je sais que Blanchot savait très bien, puisque dans la suite de la phrase citée plus haut, il évoque l'homme d'infini, perdu dans le désert, que nous sommes prisonniers dans le vide et libres dans les chaînes. Ce mysticisme était celui de Paulhan (je me rappelle sa réponse une lettre à Ponge, effrayé par l'idée de "devenir-fou"). Il est celui de certains aspects du Tao. De certains aspects des mystiques chrétiens, Thérèse d'Avila, St Jean de la Croix, Maître Eckhart. Des Présocratiques. Et de quelques autres.
Alors si l'on me dit que mon impatience (je dirais plus justement mon inquiétude) est signe avant-coureur de je ne sais quoi (les signes, en général, sont de mauvais augure), en tout cas que "quelque chose cloche", un genre de déséquilibre, je sais bien au profond de moi que : non ! J'aime divaguer, dériver, me perdre même dans la clôture. Magie de l'espace. Comme j'aime aussi la routine dans mon désert. Le pain, l'aube, l'ail, que sais-je. La récurrence. L'itérabilité. Le retour des saisons. Des dépressions. Des hirondelles. Des silences. Nous ne sommes que des hommes, c'est-à-dire que nous sommes un peu plus que des hommes. Et si Descartes suppose qu'autrui est un peu comme lui, j'opte plutôt pour Levinas, pour qui autrui devient précisément une chance d'infini.
- 03/10
2676. Espaces choisis 4 : WwwJuste à verser au dossier livre/internet, je sors ces citations de Papier machine de Jacques Derrida. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pour rendre hommage au livre d'Hélène Cixous, qui se nomme Si près. Le monde est lecture, et la lecture est monde. Motus.
Cela [le "réinvestissement du projet livresque"] ré-induit la tentation de considérer ce dont la toile mondiale du WWW est la figure comme le Livre ubiquitaire enfin reconstitué, le livre de Dieu, le grand livre de la Nature, ou le Livre-Monde dans son rêve onto-théologique enfin accompli, alors même qu'il en répète la fin comme à-venir [...] Si tout ce que symbolise le WWW peut avoir un effet libérateur [...], il est trop évident que cela ne progresse qu'à ouvrir des zones de non-droit, de sauvagerie, du "n'importe quoi" [...] (28 et 30)
[Le tout texte sans papier est l'expérience où l'] on se voit sans se voir enveloppé dans la volute ou la voilure de ce dehors/dedans, entraîné par une autre porte tournante de l'inconscient, exposé à une autre venue de l'autre. C'est d'ailleurs sensible, autrement, pour le Web, cette "toile", ce WWW (World Wide Web) qu'un réseau d'ordinateurs tisse autour de nous, à travers le monde, mais autour de nous en nous. Pensez à l' "addiction" de ceux qui voyagent jour et nuit dans ce WWW. Ils ne peuvent plus se passer de ces traversées du monde à la voile - et au voile qui les traverse et les transits à son tour. (161)
Aujourd'hui, tout peut être lancé dans l'espace public et considéré, par certains en tout cas, comme publiable, ayant donc la valeur classique, virtuellement universelle, voire sacrale, de la chose publiée. Cela peut donner lieu à toute sorte de mystifications et on peut déjà le voir, même si je n'ai qu'une expérience très limitée de ce qui se passe sur internet. Ces sites internationaux accueillent et juxtaposent, par exemple au sujet de la déconstruction, des discussions extrêmement sérieuses ou qui mériteraient publication, et puis des bavardages non seulement fastidieux mais également sans le moindre avenir. (Il est vrai que cela peut arriver aussi, ne l'oublions jamais, dans des colloques ou dans des revues - académiques ou non.) (166)
Suffit-il alors de zapper ? Ne vaut-il pas mieux faire tout son possible pour travailler avec les professionnels ? Avec ceux parmi eux qui en ont du moins la compétence, la capacité critique et le goût ? Pour essayer d'introduire l'inédit dans les contenus et dans les techniques de ces nouveaux médias, en particulier sur internet, le WWW, etc. ? (237)
[A]u moment même où on multiplie sur le WWWeb les revues électroniques, on maintient, on réaffirme, dan l'université et ailleurs, les procédures traditionnelles de légitimation et les vieilles normes protectrices, celles qui sont toujours liées à la culture du papier : présentation, mise en page, visibilité des comités de patronage et de sélection ayant fait leurs preuves dans le monde de la bibliothèque classique. Surtout, on se bat pour la consécration finale : l'édition et la mise en vente du journal électronique, au bout du compte, sur du beau papier. Pour un certain temps encore, un temps difficile à mesurer, le papier détient donc la sacralité du pouvoir. (261-262)
La page reste un écran [...] Si elle d'abord une figure du papier (de livre ou de codex), la page continue aujourd'hui, de bien des façons, et non seulement par métonymie, d'ordonner un grand nombre surfaces d'inscriptions, là même où le corps du papier n'est plus là en personne, si on peut dire, continuant ainsi de hanter l'écran de l'ordinateur et toutes les navigations à voile ou à toile sur l'internet. Même quand on écrit à l'ordinateur c'est encore en vue de l'impression finale sur papier, qu'elle ait lieu ou non [...] (245 et cf. 245-246)
Il y a là comme une désincarnation du texte. Mais sa silhouette spectrale demeure, et de surcroît, pour la plupart des intellectuels et des écrivains, le programme, le "logiciel" des machines se conforme encore au modèle spectral du livre. Tout ce qui paraît à l'écran se dispose en vue du livre : écriture linéaire, pages numérotées, valeur codée des graphies (italique, gras, etc.), différences des corps et des caractères traditionnels. Certaines machines à télé-écriture ne le font pas, mais les "nôtres" respectent encore la figure du livre, elles la servent et la miment, elles l'épousent de façon quasi-spirituelle, "pneumatique", proche du souffle : comme s'il suffisait de parler pour que ça s'imprime. (164)
- 02/10
2675. Plan calculPeu à peu, les esprits se libèrent ; les langues se délient ; les yeux se regardent. On a franchi le pas, et notre mur est vide.
J'ai délaissé les mains ; j'ai appris à déroger. L'appétit s'étale comme une sombre nuit. Les aléas détalent. Pas rien. Pas de sein à la fin.
- 01/10
2674. Nœuds 1Je suis venu pour te voir. Mais j'ai changé d'avis. Je ne viendrai pas. Cette intention s'est éteinte. En effet, je me demande : je ne te connais pas ; pourquoi te déranger ?
Je ne peux même pas regretter que tu nous ai quittés : puisque tu n'étais jamais vraiment là. Et qu'est-ce que je me rappelle ? Je me rappelle le dos qui souffre et fait souffrir. Je me rappelle le sommeil lourd et les ronflements, et le fauteuil en faux velours marron, qui était râpé (et la tâche qu'au fil des jours ton crâne avait laissé sur l'immonde tapisserie à fleurs, sur le mur, derrière ce fauteuil). Je me rappelle l'odeur de celui qui ne se lave pas, ou se néglige. Me rappelle aucun jeu ensemble, sauf une fois, dans la chambre de mon frère, un genre d'avion et aune autre fois, là aussi (?), de la gymnastique. Me rappelle peu de peu de choses.
Me rappelle surtout l'usine, ces allées et venues entre les machines pour trouver ton ombre, ta silhouette. Me rappelle ces petits ciseaux d'écolier que tu avais toujours, et les bourres que ces fils une fois coupés faisaient, blanches et salies, accrochées à tous les tissus, à tous les vêtements. (Une centaine de machines qui tordent du fil synthétique (viscose, polyester) jour et nuit, et chaque jour de l'année, cela fait du bruit. Cela fait une rumeur permanente jusque dans la maison, et dans la rue, et le quartier. Comment accepte-t-on d'accepter cela ?).
Tous tes trajets étaient tissés par l'usine, c'était là ta maison. J'ai appris, comme mon frère je pense, à connaître l'homme que tu étais, et que tu es, dans ta nouvelle fuite, dans ton rapport à ton travail, et le savoir-faire qui en découle. J'ai attendu vingt ans et plus pour que tu m'apprennes quelque chose : les nœuds. Ce qui est quand même absurde. Quand on regrette les liens familiaux, et que l'araignée-usine tire les fils, et toi, tu m'apprends les nœuds !
Je me rappelle la mauvaise odeur de tes vêtements, mais aussi la calvitie, la haute stature imposante, et l'inaltérable impossibilité de dialogue, de partage, de quoi que ce soit (sinon les nœuds, le vaporisateur).
Et puis le jardin, peut-être, était la seule de tes activités non usinières. C'était d'ailleurs l'une des seules réunions familiales. Sinon les vacances. Etrange ce lien à la terre sur les flanc de la machine. Etrange lien que celui à la terre, quand l'imaginaire est parsemé d'odeurs d'huiles de vidange, de rouages, d'engrenages, de bruits de moteurs, de raccords électriques, de bordereaux de commande, de camions livrant ces palettes, enlevant d'autres palettes.
Bien sûr, ton absence environnante (environnant jusqu'à ton être) laissait du large qu'il fallait bien occuper. Moi c'était plutôt dans le refus, peut-être la résistance, à celle que tu abandonnais sans qu'elle te retrouve non plus. C'a été les jouets, les revues, les livres, et puis très tôt la figurine. La figurine, c'est le désir d'en finir, de quitter tout ça, sachant qu'il y a autre chose ailleurs, chez d'autres, dans d'autres pays. Et puis chemin faisant, c'est la vérité qui fait sens : une conscience politique mouvante, une certaine vulgarité, l'alcool, une certaine duplicité ; une duplicité certaine. La figurine s'éloigne et s'éloignant, bien qu'ayant appris ce que ces mains sont capables de faire, une grande mer d'amertume sur un échec de parole, et sans reproche aucun, le constat tranquille de ton absence de fierté. Sans être vraiment ce qu'on appelle "un homme", tu n'a pas été "un père" et tu n'es pas "un époux". Et sur ces débris il faut construire. Devenu père à mon tour, je n'ai pas à me rappeler ce qu'il ne faut pas faire. Je ne t'en veux même pas, car je ne sais pas la nature des liens qui nous unissent. Nous sommes étrangers. Je crois bien que nous sommes plus que différents.
Indifférents.
- 30/09
2673. Espaces choisis 3Ici se joue le lien entre le livre, et l'internet. Il faut reprendre le texte précédent, Espaces choisis. Ces lignes le continuent.
Une tradition court, depuis presque l'origine, dans la littérature, une volonté d'excéder les limites : les limites du langage, les limites du livre, les limites de la littérature même. On suit ce fil depuis presque l'origine car, dès lors et dès alors, on cherche à briser l'ordre jusque là établi. On repère quelques balises, sauts nécessaires dans un au-delà. Certaines de ces œuvres, sans doute, seraient déjà perdues. Elles se ramassent aussi au dit "vingtième" des siècles. Montaigne est l'un de ces étapes. Puis on songe à Joubert. Puis Mallarmé. Ces noms là sont les crêtes de ces vagues d'inquiétude qui ébranlent la routine littéraire, mâtinée de pouvoir, de salons, de mondain.
Cette littérature, aux yeux du quotidien, est au contraire immonde. Elle ne joue pas avec le pouvoir, dénué les immensités, tracent le vespéral. Littérature nocturne. Certains recensent plusieurs de ses manifestations. Un des exemples récents, important, est le livre d'Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie. D'autres décrivent une certaine manière d'écrire qui dépasse le simple livre. C'est le cas de Rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari (intégré dans Mille plateaux).
Puis vint internet et sa capacité à disséminer la langue, mais aussi les textes, éventuellement les œuvres, et aussi le langage. A dépasser, retourner, détourner, subsumer, dissoudre des pratiques millénaires.
Or je grave ici les paroles qui, lors que le monde changea radicalement de forme, de taille et de dynamique, en 1968-1969, lorsque l'homme marcha sur la lune, que les villes du monde brûlaient, que Jean Paulhan mourait, désignaient imperturbablement un à-venir incertain. Ce bref texte d'introduction ne souhaite que soulever ces phrases aiguisées comme la flamme.
Lorsque je parle de "la fin du livre" ou mieux de "l'absence de livre", je n'entends pas faire allusion au développement des moyens de communication audiovisuels dont tant de spécialistes se préoccupent. Qu'on cesse de publier des livres, au bénéfice d'une communication par la voix, l'image ou la machine, cela ne changerait rien à la réalité de ce qu'on nomme "livre" : au contraire, le langage, comme parole, y affirmerait encore davantage sa prédominance, sa certitude d'une vérité possible. Autrement dit, le Livre indique toujours un ordre soumis à l'unité, un système de notions où s'affirme le primat de la parole sur l'écriture, de la pensée sur le langage et la promesse d'une communication un jour immédiate ou transparente.
Or, il se pourrait qu'écrire exige l'abandon de tous ces principes... (vii)
++ Après ce dernier mot momentané, admettons, par une décision évidemment illégitime et de pure prétention, que la littérature nous congédie, ce qui signifie aussi que la littérature (ici non accentué) nous retient dans ce mouvement qui est d'illusion et d'apparence. Ce fut la raison, la folie du surréalisme : l'interrogeant, non plus par rapport à ce qui finit, mais dans la question de l'avenir qui se désigne en cette fin infinie, nous serons, hors de la clôture du temps, plus enfermés que jamais par l'ouverture de l'espace où s'inscrivent à nouveau les noms qui le définissent en l'indéterminant : concepts qui voudraient échapper à toute conceptualisation (au moment même où déjà le savoir, les redécouvrant, les récupère et même les remet à la culture, après, il est vrai, la discrétion d'un long silence).
Je les place ici sous la "sauvegarde" de l'absence de livre qui est aussi bien leur ruine que leur avènement. (596)
Je dédie (et dédis) ces pages incertaines aux livres où déjà se produit en se promettant l'absence de livre et qui furent écrits par ---, mais que le défaut de nom ici seul les désigne dans l'amitié. (636)
Je voudrais dire que ce livre, dans la relation mouvante, articulée-inarticulée, qui est celle de leur jeu, rassemble des textes écrits pour la plupart de 1953 à 1965. Cette indication de dates, référence à un long temps, explique pourquoi je puis les tenir pour déjà posthumes, c'est-à-dire les regarder comme presque anonymes.
Donc appartenant à tous, et même écrits et toujours écrits, non par un seul, mais par plusieurs, tous ceux à qui il revient de maintenir et de prolonger l'exigence à laquelle je crois que ces textes, avec une obstination qui aujourd'hui m'étonne, n'ont cessé de chercher à répondre jusqu'à l'absence de livre qu'ils désignent en vain. (637)
- 29/09
2670. Des listes 15 : Choses dont on ne peut décrire la saveur- les premiers jours d'automne
- les pluies arides
- la cyprine
- les alises
- l'attente sans but
- l'horizon qui sépare des couleurs
- les pastels
- le grain de la peau dorée
- certaines aspérités de la vie
- dériver dans la foule
- couper une orange pour en presser le jus
- lire
- écouter sans entendre
- appréhender le lendemain, sans crainte
- marcher à flanc de colline
- rêver
- écrire...
- 28/09
2669. Début d'un conteTrude a grandi du temps que Charles le Second lâchait le petit comté franc, bien avant l'an Mil.
A cette époque obscure, il n'y a pas ou peu de mots écrits pour contraindre le récit. On dit, car on dit alors, on dit que le "roi" est parti vers des contrées lointaines pour se faire raser le crâne.
Les étrangers sont partout, et il faut rester attentif : la mort est partout possible. Les étrangers prennent les villes, on les appelle "Normands".
On est dans le Pays des Quatre Fleuves, mais comment peut-on nommer ce pays ? Certains parlent de Francie. D'autres encore de Neustrie. Il y a toutefois une manse, dans les alentours de Soisson, où vivait Trude, épouse légitime d'un colon...
- 27/09
2672. Espace choisis 2Comment allier littérature, pensée, aménagement du territoire et écologie ? Car serait peut-être là une manière de vivifier tous ces champs moribonds. A l'instar du site Utime, et spécialement de son blogue, on commence tout juste, et spécialement par le biais du nouveau medium, au sens propre, d'internet (mais internet ne se traduirait-il pas par medium : inter-net), de relier les genres, les discours, les énoncés, et éventuellement de les perdre, c'est-à-dire de les mêler.
Les nouveaux champs de la pensée sociale, qui passent à l'épreuve de l'agronomique, de l'écologique, du politique, et dans les meilleurs des cas, de l'artistique et du culturel, dans l'espoir de modeler peut-être un homme nouveau, composé des mémoires de l'éducation populaire, commencent à envahir tous les bureaux, les colloques, les ouvrages, et sûrement les mentalités.
Les créatifs culturels (notion floue, nouvelle, dont on a pu entendre une appréciation dans l'émission de Ruth Stegassy, Terre à terre) pourraient être ces surhommes (au sens nietzschéens du terme, au pire dans la version de David Bowie), ces hommes nouveaux, tel Montaigne dans ses Essais.
C'est peut-être seulement cela : un nouveau medium transforme le monde entier. On repart à zéro. Sans oublier tout de l'avant (un genre de mnésie sélective ou de pseudoamnésie), on reprend du début. Et plutôt que de remonter les ruissellements du temps, on récuse l'archive totale, on sélectionne, comme dans le phénomène post-traumatique, les faits qui nous vont.
On peut alors cerner des espaces choisis, sans auteur, sans frontière, sans droit. Des errements dans des landes, mais nom de dieux, je me sens ralentir tout mon être...
- 26/09
2671. Bribes...le seul jamais avoué (vous pouvez effacer maintenant ; si vous lisez, vous savez). vous êtes, quoi, pas même la...
...es frissons. Surtout qu'aujourd'hui j'ai vu à la fois J. et C., et les autres présents d'ailleurs, et que leurs yeux, à elles, disaient tout ça et plus encore. (Je me rassure en me disant qu'en touchant tes lèvres elles cherchaient à happer un souffle des miennes.) Que S. aussi a bien pris garde d'éviter toute allusion quand je sen...
...vous qui gardez le secret...
...voilà. tout ceci comme un petit clin d'œ...
...veste noire, vous savez, je ne l'avais pas remise après la chapelle, puis je me rends compte qu'elle maculée...
...de grandes traces blanches de votre foutre. que j'ai porté et porte encore...
...nation, qui est sans borne hélas ! J'imagine tout, dont le pire.
Je ressens ce sentiment des fem...
...devant ces choses très rétif, e...
...x essayer aussi. vous comprendre bien, puisque j'ai souffert de vous savoir prise par ailleu...
...d dans la rue, évidemment cette lettre appelle des remarques, et vous me rétorquerez, et ainsi sans fin nous dialoguerons comme deux cons chacun chez soi...
...d'abord je n'écris pas d'autofiction, et vous le savez, soit c'est une provocation de votre part, soit c'est de la provocation...
...ensuite je ne sais pas si vous saisissez bien l'immin...
... que j'ai choisis de traduire.
...je crève d'envie de venir vous...
... menu et blanc comme une neige sans trace, que j'aurais eu plaisir à retourner enc...
...resser comme une autre personne. La dernière nuit que nous avons passée est légendaire (aussi grâce à la fatigue qui happe les souvenirs et l'état second où nous étions). Mais il est vrai que je n...
...s réveillons en miettes...
...mme je t'en veux et comme je t'envie ! Je ne su...
- 25/09
2668. Elle se reconnaîtraça, ça, là... je veux... il faut...
je ne sais pas comment dire cela, et je n'ai pas particulièrement envie de le dire ; mais le rendre, comme un hommage que l'on tient, mais en l'intime et le secret, une nuit aux draps de lune, une nuit aux doigts de l'autre... des empreintes vénales, des grains de muscat, des apostrophes...
une parenthèse sur le feutre des ondes de ça, là, maculé, pellicule plongée de cyanure, je sauvetage, j'engrenage, je modelage
le corps moribond.
- 24/09
2667. L'œil et la route tournent ensembleJe conduis beaucoup, et beaucoup trop à mon goût. Autrefois, plus jeunes, j'étais tellement heureux de prendre le volant, cela nous dérivait des lieux propres, nous promettait tant d'aventure ! Partis à 18 ans avec S. en Bretagne, 2000 km d'asphalte, vers des déserts de Creuse, des Vins blancs de l'Ile de Ré et la Bretagne lithique et mystérieuse !
Mais aujourd'hui c'est bien différent : je conduis tellement, presque 3000 km par mois, que c'en devient un vrai pensum. L'idée même de m'embarquer vers des routes mille fois parcourues me déprime profondément. Seuls les écarts, les itinéraires imprévus, les pays nouveaux et les balades sans destination m'emballent encore, et cela converge souvent vers les suds.
A force de conduire, dans l'ennui profond, j'en suis venu à élaborer une manière particulière d'appréhender le temps, de l'abolir même complètement. Il s'agit non de fermer les yeux, mais de les laisser aller à leur habitude, et leur laisser comme seule opportunité celle d'avertir de l'accroc dans la routine.
Je peux ainsi conduire plusieurs longues minutes durant, mon esprit totalement absent, moi parti totalement ailleurs, et la voiture sur sa routine, l'œil en elle comme une guérite, une fenêtre. Je suis rentré totalement en moi. Je ne suis plus du tout là. Cette technique fonctionne bien sûr beaucoup mieux sur autoroute ou les lignes sur le sol forment un fil dont l'absence est de suite prompte à susciter du réflexe ; mais je le fais, parfois je me surprend de le faire y compris sur les petites routes, même si elles sont tortueuses.
Mais il faut pour cela être totalement seul, isolé ; afin de ne pas perdre la concentration latente de l'œil, qui fonctionnerait comme un genre d'électronique diffuse : au passage de certain stimuli, certaines réactions se produisent ; rien de moins, mais rien d'autre, que du chimique.
Mais que sommes-nous d'autres, sinon des genres de plaques électriques qui réagissent à des mouvements : qui impriment, littéralement, la dynamique du monde sur notre peau ? Un genre de carte sensible, avec ses talwegs et ses monts, ses déchirures et ses zones vierges, un genre de modelé, de maquette, qui n'est que le fruit du monde qu'en bon phénoménologue, nous créons, chacun pris individuellement.
Imagine le monde entier, dont nous, comme les stigmates d'un dieu qui nous dépasse ; comme les symptômes simplement inscrits, avec plus ou moins de présence et de constance, sur les nervures de son corps...
- 23/09
2666. Traductions rock 3Voici deux traductions de Neil Young et Bob Dylan que je propose, puisque ces deux chansons me sont constamment induites en l'oreille. La première sur Blood on the tracks, la seconde sur Freedom. Deux de leurs meilleurs albums, sinon le. Ceci partie d'un projet d'assemblage des plus beaux textes du soi-disant "rock'n'roll", et sur lequel le travail sur Roger WATERs le mois dernier m'a jeté. Pour faire un carré, j'adjoins deux textes où le mot "WATER" apparaît, l'une des célèbres plaintes de PJ Harvey, et une chanson un peu méconnue du groupe Creedence Clearwater Revival.
Embrouilles période bleue
Tôt le matin le soleil brillait
J'étais étendu sur le lit
Je me demandais si elle avait complètement changé
Si elle était toujours rousse
Ses vieux, ils disaient que nos vies ensemble
Pour sûr qu'ça allait pas être commode
Ils ont jamais fabriqué des robes comme Maman en faisait
Et le livre de compte de Papa n'a jamais été assez épais
Moi je me tenais sur le bas-côté
La pluie trempait mes grôles
Toujours à regarder vers la Côte Est
Dieu sait si j'l'ai payé, ça
Embrouillé en bleu
Elle était marié déjà quand on s'est rencontré
Elle allait divorcer
Je pense que j'ai été à la sortir de la panade
Mais peut-être avec trop de force
On conduisait cette bagnole aussi vite qu'on pouvait
On l'a abandonné dans l'Ouest
On s'est séparé un nuit triste et sombre
On pensait que c'était le mieux à faire
Elle s'est retournée vers moi
Comme je m'éloignais
Je l'ai entendue dire sur mon épaule
On se reverra un jour sur un boulevard
Embrouillé en bleu
J'ai trouvé du boulot dans les bois du grand Nord
Comme cuisinier pendant un moment
Mais j'ai jamais trop apprécié ça
Et un jour le couperet est tombé
Alors j'ai viré vers la Nouvelle Orléans
Où il paraît qu'j'ai été engagé
Sur un bateau de pêche un certain temps
Pas loin de l'île Delacroix
Mais tout ce temps j'étais seul
Le passé était pas loin derrière
J'ai vu pas mal de femmes
Mais elle n'a jamais quitté mon esprit, et moi j'ai grandi c'est tout
Embrouillé en bleu
Elle travaillait dans un peep-show
Et je lui ai commandé une bière
J'ai insisté à regarder ce côté du visage
Qui était clair dans la lumière
Plus tard quand la foule s'éclaircissait
Moi j'allais faire pareil
Elle se tenait là, derrière mon fauteuil
Elle me dit : "Est-ce que je connais pas ton nom ?"
J'ai baragouiné quelque chose d'en dessous mon souffle
Elle a étudié les linéaments de mon visage
Je dois dire que j'était un peu mal à l'aise
Alors elle s'est baissé pour nouer mes lacets
Embrouillé de bleu
Elle a allumé l'un des brûleurs du poêle et m'a offert une latte
"Je pensais que tu dirais jamais salut", elle a dit
"Tu es du genre taiseux"
Alors elle a ouvert un recueil de poèmes
Et me l'a tendu
Un truc écrit par un Italien
Du treizième siècle
Et chacun de ces mots sonnait juste
Et brillait comme charbon ardent
Débordait de chaque page
Comme si c'était écrit en mon âme et pour toi
Embrouillé de bleu
Je vivais avec eux rue Montaguë
Dans une cave sous les escaliers
Il y avait de la musique dans les cafés la nuit
Et de la révolution dans l'air
Puis il a commencé à commercer avec des esclaves
Et quelque chose en lui est mort
Elle a dû vendre tout ce qu'elle possédait
Elle s'est gelé dedans
Puis le fond a lâché
Moi j'était de plus en plus renfermé
La seule chose que je savais comment faire
C'était continuer de continuer comme un oiseau qui vole
Embrouillé de bleu
Bon maintenant je reviens parfois
Faut que je la revoie comme ça
Tous les gens qu'on fréquentait
Ce sont des mirages pour moi maintenant
Certains sont des mathématiciens
D'autres sont des femmes de charpentier
Je sais vraiment pas comment ça se produit ça
Je ne sais pas comment ils débrouillent avec leurs vies
Mais moi, toujours sur la route
Toujours à la recherche du coin qui bouge
On a toujours ressenti la même chose
C'est juste qu'on l'appréciait de différents points de vue
Embrouillé de bleu
Crime en ville (60 à 0, 1) (Neil Young)
En fait le flic a misé gros
Il était sûr d'avoir raison
Il savait tout de tout ce qu'il s'était passé
Depuis le casse de la veille
Son meilleur ami était un bandit
Sa femme une voleuse à la tire
Ses enfants des assassins
Il n'y aurait aucun répit
Le bungalow fut cerné
Quand une voix forte et distincte
Dit "Dehors
Ou on fait tout péter"
Il y avait un visage dans la vitre
Les caméras de télé tournaient
Et c'était la pause publicité
La messe était dite
L'artiste regarde le producteur
Le producteur s'assoie
Il dit "Ce qu'on a là
C'est le truc parfait
Mais on n'a pas le chanteur
Et on n'a pas la chanson
Si on pouvait compter sur ça
Tout irait comme sur des roulettes
Il a vidé le cendrier
Et décroché le téléphone
Il dit : envoyez moi un compositeur
Qui est à la dérive loin de chez lui
Vérifiez bien qu'il a faim
Vérifiez qu'il est seul
Envoyez un cheeseburger
Et le dernier Rolling Stone
"Il y a toujours du crime en ville"
Dit le flic en rythme
"Je ne sais pas si je peux arrêter ça
Je me sens comme une proie dans la rue
Ils ont fait de ma voiture une cible
Je prends mes ordres de fous
Pendant ce temps des gamins m'explosent la gueule
En fait je joue avec leurs règles
C'est pourquoi je suis ma façon de faire
Ma loi se trouve au bout des mains
Me voilà dans l'allée
Un tas de fric dans la poche
Mon salarié un gamin de dix ans
Il dit qu'il me surveille
Il y a toujours du crime en ville
Mais c'est bon d'être libre"
"Moi je viens d'une famille
Qui était un foyer brisé
Parfois je parle à papa
Au téléphone
Quand il dit qu'il m'aime
Je sais qu'il m'aime
Mais j'aimerais tant le voir
J'aimerais savoir où il se trouve
C'est la façon dont sont tous mes amis
Sauf peut-être un ou deux
J'aimerais le voir ce week-end
j'aimerais marcher dans ses pas
Maintenant je suis mon propre truc
Parfois je suis bien, parfois non
Bien que m'a maison a été brisée
C'est la meilleure maison que j'ai jamais eue
J'essaie de rester toujours jeune
Ma vie a été plus marrante comme ça
Avant même de savoir parler
J'ai oublié quoi dire
Je répondais à ma mère
Je répondais aux profs
J'ai été viré de l'école catholique
Pour avoir répondu à un prêtre
Puis j'ai grandi et suis devenu pompier
Etouffer chaque feu en ville
Eteindre n'importe quoi qui fume
Mais quand j'ai fermé ce robinet
Le juge m'a envoyé en prison
Il m'a donné vie sans un mot
J'aimerais n'avoir jamais fermé ce robinet
J'aimerais jamais avoir vieilli
Marcher sur l'eau (Creedence Clearwater Revival)
Hier dans la nuit, j'étais parti faire un tour
Le long de la rivière à côté de chez moi
Je pouvais pas y croire, de mes yeux vu,
Je jure que je sortirai plus jamais de chez moi
J'ai vu un type marcher sur l'eau
Qui venait vers moi de l'autre côté
Qui m'appelait de mon nom : "Ne sois pas effrayé
Mes pieds ont couru, mon esprit battait
je veux pas y aller, je veux pas y aller
Non
je veux pas y aller
Mmm
Dans l'eau (PJ Harvey)
J'ai perdu mon cœur
Sous le pont
Pour cette petite fille
Tellement pour moi
Maintenant je gémis
Maintenant je braille
Elle saura jamais
Ce que j'ai trouvé là
Cette fille aux yeux bleus
Elle dit "Plus, fini"
Cette fille aux yeux bleus
Est devenu une putain aux yeux bleus
Le long de l'eau
j'ai pris sa main
Comme ma fille
Je la verrai plus
O aide-moi jésus
Vient dans cette tempête
J'ai à la perdre
A lui faire du mal
Je l'entends brailler
Je l'entends gémir
Ma fille chérie
Je la ramène à la maison
Petit poisson, gros pissons, qui nage dans l'eau
Reviens ici, mec, rends-moi ma fille
Petit poisson, gros pissons, qui nage dans l'eau
Reviens ici, mec, rends-moi ma fille
- 22/09
2665. VagabonderJe marche sans discontinuer, j'en ai pris l'habitude, dans les rues de toutes villes, sans aucun but, sans aucun itinéraire ; je vois une rue, je tourne ; je vois un magasin peut-être (mais je n'entre jamais nulle part dans les magasins), je vois une femme peut-être (mais je n'aborde pas les femmes alors), je vois un fatras peut-être, ou un amoncellement (bruits, ordures ou hommes), et je tourne, vais voir, reviens.
Je me perds dans la ville car je ne pense plus à rien, puisque je marche. Je marche et je marche et je marche et je marche. Et je marche. Mes yeux sont fous, me dit-on, perdus dans un horizon qui est pourtant routinier, tout proche, tactile, juste là.
Je regarde les femmes, je regarde les façades, je regarde les hommes, je regarde les façades. Je regarde les fenêtres, je regarde dans les fenêtres, je cherche à surprendre. Je cherche à convaincre, je cherche à instiller, je cherche à comprendre.
Lorsque j'étais adolescent, je pouvais tenir le regard de quiconque, au point que je me rappelle une virée à Lyon où je regardais tout le monde en plein dans le chas des yeux. Et l'un deux s'est senti agressé, un genre de gitan, avec un bombers, qui s'est fâché et a voulu me bousculer ; j'ai dû fuir dans le métro. Aujourd'hui je ne fais plus ça, quoique j'en impose peut-être plus, car j'ai dans les yeux des flammes brutales, ça je le sais. Je ne vois pas de femme qui soutienne mon regard, sauf celles qu'il poignarde, nettement, insecte de collection. Ou celles qui le retournent et découpent dans le mien de grandes étendus blanches, une manière de miroir aiguisé, des flaques de rasoir, des lames.
Et je marche, sans rien, pour rien, parfois des heures durant.
Le plus souvent, j'essaie de lever des endroits secrets, des pistes non fréquentées ; je hume les rues, les plans même pour ça. Car rien ne me heurte tant que de retrouver le chemin. Je repasse devant la même église et je fulmine ; un nom, car la ville est une lecture immense et infinie, un nom déjà vu (une enseigne, une publicité, un titre, une adresse) me froisse terriblement.
Je sais toujours où je suis, car je connais bien les trajets du soleil, pour chaque jour durant. Je cherche donc à brouiller les traces, à m'éparpiller, pour cela débrancher le cerveau, et tout le corps autre que marche et regard.
En chaque ville que je visite (c'est une manière de visite que de se perdre), je me documente de toutes les cartes : les cartes en disent long sur ce qu'on fait d'une ville, et sur ce qu'on en pense ou veut faire croire. Puis toutes les cartes je les oublie sur le bureau ou dans la voiture ; je sais où sont les impasses : les lieux à touristes, les palais administratifs, les lieux culturels. je passe plutôt derrière ou en travers.
Dans ces déambulations à l'aveugle, le temps lui même s'écarte : seule la disparition du soleil me récupère, jamais abattu ou fourbu, des centaines de pas, de passes, de passages dans les jambes ; des dizaines de gens croisés. Er rien à en dire du tout ; et rien à en foutre non plus. Je compose dans ma danse maladroite des espaces familiers qu'on oublie de suite. Je campe en l'oubli même, qui est le seul morceau du temps qui agrège l'espace.
A New-York comme en Avignon ; en Italie comme à Paris, je me laisse porter par le seul goût de l'instant. Combien de détours ai-je fait et combien de retours cela dispense ! Quel temps je perds ! Mais ce que je suis seul à savoir, c'est que non seulement la marche ralentit la vie, non seulement elle draine dans l'amble la mémoire à venir. On écrase en marchant nos fissures qui respirent...
- 21/09
2664. Baiser voléUne œuvre du peintre Cy Twombly, dont nous avons parlé dans l' /atrium, a été "dégradée" par une spectatrice sans doute aiguisée et aiguillée par ce diptyque.
Cela bien sûr a ému une frange de l'intelligentsia parisienne ou avignonnaise, qui n'a pas manquer de vouer aux gémonies la jeune femme, qui doit être jugée ces jours-ci.
Voici la lettre qui a été affichée, en place de l'œuvre "salie", par la conservation de la Collection Lambert.
"[...]Quelles qu'en soient les motivations, un tel acte ayant pour conséquence un dommage - peut-être irrémédiable - sur une œuvre d'art, ne saurait trouver de justification.
Offrir des œuvres au regard du public, à la contemplation et à la connaissance est une démarche généreuse de la part des artistes et de ceux qui diffusent leurs travaux. Tout acte de vandalisme met en danger cette diffusion. Les artistes en sont les premiers conscients : souvenons-nous que lorsque Duchamp met des moustaches à la Joconde, il choisit une reproduction. Les visiteurs des expositions doivent ainsi comprendre la gravité de tels actes. Et leurs auteurs ne doivent pas s'abriter derrière une démarche soi-disant artistique."
De nombreuses remarques méritent un tel texte, qui appelleraient de longs développement qu'il serait peut-être légitime un jour, à l'époque de la licence libre et de l'internet, d'examiner dans le détail.
Sans accuser immodérément son auteur, sans même le citer (il est du Centre Pompidou), je souhaite simplement rappeler très clairement et très distinctement trois faits.
1. Cy Twombly est un artiste et, comme tout auteur, il n'est pas le dépositaire de son œuvre ; il n'est donc pas tenu d'être le dépositaire des dépositaires de son œuvre ; ni même le dépositaire des dépositions sur son œuvre.
2. Le geste, s'il est surprenant et pour être marginal, n'en est pas moins absolument pas criminel - auquel cas il faudrait préjuger de ce qui a été altéré soit dans l'œuvre, soit dans l'artiste, et de quel préjudice il est question soit au regard du droit civil (?), soit au regard du droit pénal.
3. Cy Twombly est un artiste qui crée de la série, qui de plus est ingénu : je ne me permettrai pas de rappeler aux personnes offusquées le texte de Roland Barthes, tiré de L'obvie et l'obtus. Mais il me semble qu'il y a un fort décalage entre ce qu'il y est dit de l'œuvre, au moment où cela est écrit, et où l'œuvre est "produite", et ce soi-disant crime.
Mais plus généralement le geste de la personne incriminée peut paraître louche, il n'en est pas moins touchant, et vif, vivifiant, quand toute politique culturelle, interrogez les artistes eux-mêmes, et spécialement le musée, est un lieu de perdition. Le musée c'est la mort. Je n'ai rien contre les musées, mais l'on peut se garder de prétendre sauver un auteur quand le seul enjeu est la conservation de la diffusion, ce qui est fort différent. On voit d'ailleurs dans la lettre le glissement depuis la "générosité" des artistes et de "ceux qui diffusent leurs œuvres", à la mise en danger de la "diffusion" seule (les artistes ne sont plus concernés) ; et la confusion ensuite avec les "auteurs" de tels actes (vus alors un peu comme des créateurs), "soi-disant artistiques".
Il y a un côté réactionnaire dans la culture, et spécialement dans la culture de conservation (je suis bien placé pour le savoir !), un côté aussi autoritaire (tiens !) et infantilisant : qui dirait aujourd'hui qu'aller au musée c'est se faire offrir de la "contemplation" (drôle de mot issu du passé) et de la "connaissance" ? Qui parlerait dans ce cas de "vandalisme" ? Qui est le vandale ici ? Qui est le vandale ici ?
- 20/09
2663. Une ville comme un livre comme une villeFaire un livre comme une ville, avec ses quartiers, ses monuments imposants, ses ghettos, ses pauvres rues étroites, ses bruits, ses odeurs, ses femmes, son histoire empilée ou évacuée comme gravats, ses grabats, ses déchets, ses impasses, ses lieux, ses lieux intimes, ses lieux publics, ses lieux aveugles, ses non-lieux, ses souterrains.
En profiter pour dire aux autres qu'il existe de ces livres, comme Un livre blanc, de Philippe Vasset, qui vient de sortir, où les cartes sont percées de zones blanches que le texte ne cherche même pas à épuiser ; penser à Georges Perec, Marc Augé, et penser bien sûr à toutes ces cartes étudiées jadis dans mon mémoire Maison maudite ! : celles de Calvino, Butor, Michaux, Artaud, Deleuze, Foucault, etc. Leur rendre cet hommage là. Insérer même un morceau de ce texte (le temps de le retrouver, pardonnez-moi, revenez-y). Par exemple avec ces géographies photographiées sur les lisses façades ou les pavements torturés.
Désigner des béances dans l'espace (repenser à ce texte écrit pour Jean-Luc Nancy, y faire référence, le remettre à jour : Trous), mais se refuser à commenter, à décider ce qu'il en est, et comment on s'en départit, ou on s'en accommode.
C'est ici, dans ce non-lieu (rejouer l'hétérotopie) qu'est internet, déserté par les écrivains (sauf exceptions rares), où est possible justement la pensée du rhizome (fameuse citation, partout répétée : "Il n'y a pas de différence entre ce dont un livre parle et la manière dont il est fait. Un livre n'a donc pas davantage d'objet. En tant qu'agencement, il est seulement lui-même en connexion avec d'autres agencements, par rapport à d'autres corps sans organes. On ne demandera jamais ce que veut dire un livre, signifié ou signifiant, on ne cherchera rien à comprendre dans un livre, on se demandera avec quoi il fonctionne, en connexion de quoi il fait ou non passer des intensités, dans quelles multiplicités il introduit et métamorphose la sienne, avec quels corps sans organes il fait lui-même converger le sien. Un livre n'existe que par le dehors et au-dehors. Ainsi, un livre étant lui-même une petite machine, dans quel rapport à son tour mesurable cette machine littéraire est-elle avec une machine de guerre, une machine d'amour, une machine révolutionnaire, etc..." (10-11)
"Le livre a cessé d'être un microcosme, à la manière classique, ou à la manière européenne. Le livre n'est pas une image du monde, encore moins un signifiant. Ce n'est pas une belle totalité organique, ce n'est pas non plus une unité de sens. Quand on demande à Michel Foucault ce qu'un livre est pour lui, il répond : c'est une boîte à outils. Proust, qui passe pourtant pour hautement signifiant, disait que son livre était comme des lunettes : voyez si elles vous conviennent, si vous percevez grâce à elles ce que vous n'auriez pas pu saisir autrement ; sinon, laissez mon livre, cherchez en d'autres qui vous iraient mieux. Trouvez des morceaux de livres, ceux qui vous servent ou qui vous vont. Nous ne lisons plus, mais aussi nous n'écrivons plus à l'ancienne manière. Il n'y a pas de mort du livre, mais une autre manière de lire. Dans un livre il n'y a rien à comprendre, mais beaucoup à se servir. Rien à interpréter ni à signifier, mais beaucoup à expérimenter. Le livre doit faire machine avec quelque chose, il doit être un petit outil sur un dehors. Pas représentation du monde, ni monde comme structure signifiante. Le livre n'est pas arbre-racine, il est pièce d'un rhizome, plateau d'un rhizome pour le lecteur auquel il convient. Les combinaisons, les permutations, les utilisations ne sont jamais intérieures au livre, mais dépendent des connexions avec tel ou tel dehors. (71-73)
Voilà bien un programme : outre les impasses du Livre blanc (propre au sujet même du livre, et aussi mis en ligne sur Un site blanc, réalisé avec le collectif l'Atelier de Géographie), qui sont jouissives, et sous ou à côté des diverses "utopies" (comme celles, magnifiques, exposées sur le site Atopia - ces deux sites : alliés nécessaires pour le cheminement), il est aussi question d'un genre de "déprogrammation" (de la littérature) à la Pascal Quignard : "[...] le sentiment que l'art en général et la littérature en particulier feraient bien mieux d'inventer des pratiques et d'être explicitement programmatiques plutôt que de produire des objets finis et de courir après les tout derniers spectateurs pour qu'ils viennent les admirer" (Vasset, 54).
A suivre...
- 19/09
2662. Ecrire en aveugleVoilà que le site est temporairement indisponible : pas d'écran pour internet ; pour ce travail, pour ce "machin" qu'est A(i)L, la vision à l'écran mais "hors-ligne" ne me suffit pas, ne me convient pas ; j'ai l'impression d'avoir un brouillon sous les yeux. Je ne parle pas du texte sous le bloc-note avec les codes html, mais aussi de l'aperçu que mon petit logiciel propose ; même s'il récupère la feuille de style sur la toile, ce n'est pas la toile. Ce n'est pas le site ; ce n'est pas publié.
Voilà donc que j'écris en aveugle ; car depuis quelques jours, je ne peux visionner AMBO(i)LATI. Je ne saisissais pas les textes mais les gardais en moi se laisser décanter. Comme j'étais "en ville" ce matin, j'ai vérifié dans un bar "relié au réseau" si le problème persistait : joie, j'avais accès à mon site ; malheureusement, arrivé chez moi, rien ; donc si je parviens à envoyer sur le serveur, je ne saurais pas voir ce qu'il en est : la place qu'il prend, sa forme, ses erreurs de mises en pages, même ses fautes de frappe.
Se développe alors une littérature en aveugle, littérature de taupe, rognée dans la matière brute d'un texte unique, graveleux, qui nous encombre, à l'intérieur ; nous dévaginons cette terre, la roulons, la portons aux nues ; éventuellement cela fait un texte, qui, une fois à l'air libre, publié, pour nous n'est plus rien, s'évapore, un genre de scorie qu'on abandonne, sans remords.
Eh bien là encore, internet me permet cette publication immédiate ; sans écran, texte sans lumière, texte noir, que je me refuse d'écrire longtemps sachant qu'il ne sera pas publié. Pas vu par ailleurs. Littérature se faisant, y compris dans, à travers, pour, par les machines. Me rappelle Françoise B. regrettant qu'avec l'informatique, on perdrait les états différents du texte, les brouillons, la génétique, le palimpseste. Je prédis que nous ne perdrons rien de tout cela : que les écrivains même, sauront conserver les traces des ébauches, des chantiers, des errances : feront en sorte de les laisser voir, de les laisser transpirer ; blessures nécessaires au texte du texte.
- 18/09
2661. Pas rien 2J'ai commencé à prendre des notes alors, afin de ne pas laisser perdre les grelots de moi qui s'estompent.
Car je me rends bien compte que si mon langage s'appauvrit (c'est là toute l'affaire, tout le récit) - ce qui dénote de bien d'autres, comme la raréfaction des livres, des lectures, le silence des discussions et l'éparpillement des amitiés), c'est que je suis rattrapée.
Rattrapée par leur torpeur, leur fin de banquet sordide, et leur peur larvée en fête permanente. Et leur manque de stupeur.
(Stupeur : ce qui surprend, ce qui émeut, ce qui fait taire. Les îlots de silence engloutis par le brouhaha constant, sourd, assourdissant.)
Il y a trop de bruit et plus de mot pour faire tampon.
J'aurais voulu des rencontres, et je ne côtoie que la routine. Qui saura décrire mon ébahissement, ma consternation (l'opposer à la stupeur).
J'ai longtemps rafraîchi comme je pouvais, faisant bonne figure, cherchant à concilier cette pierre noire de moi avec leur cimetière ambiant, mais j'ai finalement décidé, au terme d'un long processus à rebours même de la vie, et jusqu'à ses perches submersibles, décidé de ne pas subir l'ensevelir.
J'étais sèche, littéralement : je donnais sans savoir profiter moi-même de cette étoile du don. Notamment avec Paul. Mais j'y reviendrai. Paul longtemps à servi de douanier à l'immersion de mon âme sous le far de la Souriante. J'étais enjouée, constamment et Paul me toucha une fois avec violence lorsqu'il déserta lui-même le champ de notre horizon. Paul n'était plus, mais qui était Paul, sinon une incarnation abyssale de mon désœuvrement, le spectral des sources, le spéculaire intérieur.
Les grands affres, les grandes blessures, c'est mon corps le premier qui en traça les limites, sans frontière lui-même, vagabond errant au gré des rues de cette villes de Province ou d'Ailleurs. Je n'avais pas de centre en moi, de mât ou de timon à saisir, à empoigner de sorte que je parvinsse à guider ne serait-ce qu'une saine parole.
Mes bras ballant dans les gouffres des soirées, je fumais cigarette sur cigarette, les lèvres trop apprêtées laissant les traces de mon éther sur les mégots brisés.
Bocal ma vie, mon sang même en faisait décor ; j'ai eu des semaines sans règle, je vous demande de me croire, vous de l'autre côté, anonymes et inconnus, des semaines sans muqueuse, quand j'aurais n'être que lèvres pleines et chair de poule. Je mangeais bien, je me dépensais, j'aimais mon travail, le cercle de mes intimes et Paul, totem insondable juché sur le trône de mon incompétence d'alors. Je révérais souffrir, je rêvais de m'ouvrir, et je ne prenais rien.
Avec Paul nous faisions l'amour comme on l'imagine, c'est-à-dire comme on se l'impose parce qu'on nous l'intime. On allait jusqu'à afficher un serein désarroi, mêlant sans recours beauté sensible et juste présence sans percevoir en rien notre pitance comme offrande.
J'aurais aimé des hommes, mais avec Paul, j'aurais aimé sans compter - au point que je perdis sans m'en apercevoir le sel de ma peau, ce petit grain qui retient l'avalanche, le barrage de mes trous qui contient toutes les eaux.
Espérance maudite, je craignais pour les autres : je m'inventais des missions et je portais aux nues, sans me dévêtir moi-même, vers des à-peu-près à venir, l'irrésistible amour. Tout m'était prochain, et mon corps sans limite se perdait comme un genre d'averse qui ne nourrit rien et dont la battance appauvrit encore le sol trop sec. Mes rayonnements étaient fluorescents comme s'ils avaient été de plastique, manufacturés sur l'autel de nos rues piétonnières, où chacun cherche à prouver que sa silhouette lui ressemble.
Et c'est alors que j'apprenais à vivre avec que je prenais contact avec ce qui est une pointe d'aiguille au milieu des foins ; par le chas duquel peut jaillir la toute-puissance des nuits, le dégueulis des larmes, les cris de colère rougis comme pavois, et la miséricorde de ma voix chancelait à retenir. J'étais démunie et je comblais des sources. C'est comme si mon désir - retournée contre moi sans en être consciente - envahissait tous les champs de mon ignorance.
Bardée ainsi, harnachée de suppliques, j'avançais tendrement vers autrui magnifié.
Par chance, j'ai trébuché sur le cadavre d'un âne pesant, mort une nuit d'un soleil trop radieux. Les événements extérieurs avaient il est vrai facilité mon écueil, participé à son échafaudage... et je m'échouais tristement sur la joue, irritée de trop de baisers par trop jamais volés.
A suivre...
- 17/09
2660. SecretsEt puis il y a les textes qui apparaissent, pour mémoire, sur cette page, et disparaissent peu après (parfois quelques minutes).
Et puis il y a les textes anciens qui sont transformés, desquels on retranche ou auxquels on ajoute quelques mots, qui parfois changent tout.
Et puis il y les textes écrits par ailleurs, mais ne sont jamais édités.
Et puis il y les textes qu'on se refuse d'écrire... Mur devant pression trop forte. Et craquements subséquents.
Et puis il y tout ce que les mots ignorent. Et cela passe encore par des mots, des mots erronés, ou des mots floués.
Et puis.
- 16/09
2659bis. Clair obscurRéflexion sur l'obscur. Ce qu'on entend par obscur, s'agissant de personne ou de faits, parfois mérite un surplus d'attention. En effet rien n'est plus obscur que ce dont on manque de témoignage. I.e. n'est pas forcément obscure une période ou une personne dont on n'a nulle trace. Qui dit que le haut Moyen Age est obscur ? Les premiers textes datent des Carolingiens, mais en fait, nous n'avons que très peu de textes avant l'an Mil, voire le XIIe siècle.
L'époque des fiefs sous Charles le Chauve ou Eudes est obscure ? Moins que notre regard qui est aveugle. Nous ne savons quasiment rien de la vie des gens, du vulgum pecus de l'époque. Il n'empêche qu'une langue, une culture, des arts, fleurissaient aussi à cette époque.
Toujours le point de vue est fondamental : qui me comprend sinon moi-même seul ? Qui peut parler de médecine sinon un médecin ? Je cite Flaubert, qui m'entretient ces temps-ci, dans la vieille édition de la Correspondance (extraits) Geneviève Bollème : "J'ai été aujourd'hui à Rouen, exprès, chez mon frère, avec qui j'ai longuement causé anatomie du pied et pathologie des pieds-bots [cf. Madame Bovary, Chapitre IX, deuxième partie]. Je me suis aperçu que je me foutais dans la blouse (si l'on peut s'exprimer ainsi). Ma science, acquise de fraîche date, n'était pas de solide base. J'avais une chose très comique (le plus joli mouvement de style qu'il fût possible de voir et que j'ai pleuré pendant deux heures), mais c'était de la fantaisie pure et j'inventais des choses inouïes. Il en faut donc rabattre, changer, refondre ! Cela n'est pas facile, que de rendre littéraire et gais des détails techniques, tout en les gardant précis." (Lettre à Louise Collet, Croisset, mardi, minuit [18 avril 1854], Préface à la vie d'écrivain, Le Seuil, 1963, p.174-175).
Là où le fait défaille, la fiction intervient.
A moins que... à moins que, comme on lit plus avant, "tout ce qu'on invente est vrai [...] La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme. Ma pauvre Bovary sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même." (Lettre à Louise Collet, Trouville, dimanche 14, 4 heures [14 août 1953], Préface à la vie d'écrivain, p.141)
Le seuil, le "certain point", c'est là où la vérité est dépassée par la vraisemblance, et où des détails historiques sont bafoués par des mouvements de l'âme. On ne se trompe pas quand on parle aux hommes des hommes.
L'obscur n'est pas où l'on croit. Il est surtout le fait de celui qui regarde, avec trop de condescendance, des étrangetés à lui-même.
L'écrivain, lui, perce clair, et l'obscur est son royaume, comme le disait justement hier au soir Alain Fleisher chez Alain Veinstein.
O l'édifice qui chancelle...
- 15/09
2659. Des plantes 4 : Odontites luteus
Quand toutes ont disparu, des silhouettes squelettiques intriquent l'air, et tricotent encore un temps, semblant morts quand soudain, de petits lampions explosent en silence, épis presque invisible mais d'un jaune foncé profond qui abreuve les débuts des pluies.
- 14/09
2658. Des plantes 3 : Centaurea paniculata
Venue des sécheresses et permanente après
Petits boutons mauves qui pastillent sur la butte
Vos ciboires devenus secs sont des creusets de lune
- 13/09
2657. Pas rienJ'ai trente-cinq ans. J'ai déjà beaucoup profité de ce que la vie daigne nous donner comme plaisir ; j'ai connu des hommes, j'ai voyagé, j'ai étudié, j'ai mangé et bu comme je voulais, quand je voulais.
J'ai été peu malade, j'ai joui des arts et de la culture, j'ai même connu la campagne, les fleurs, les arbres, les animaux. Je n'ai jamais eu à me plaindre. Je crois même avoir parfois fait montre d'un peu d'impatience, pour ne pas dire de caprice. De pisseuse.
J'ai grandi dans une famille aimante, et malgré peut-être un rien de secret qui fait le charme des générations, je dois dire que je n'ai rien à reprocher à quiconque.
J'ai grandi dans une ville belle, une ville de Province ou peu importe, avec un fleuve jaune et des boulevards, et des cafés, et des parcs, et tout ce qu'il faut à une personne pour s'épanouir pleinement, dans la force de l'âge.
La force de l'âge.
J'ai accompli mes études, et j'ai travaillé, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Je n'ai pas de voiture, mais je n'en ai pas besoin, les transports en commun étant suffisant pour mes maigres déplacements.
Je n'ai pas d'enfant. Je n'éprouve pas le besoin d'en avoir.
J'ai trente-cinq ans. Et je sens que ma langue s'appauvrit.
Je n'ai pas à me plaindre, je crois l'avoir dit, mais la plainte ne suffirait pas, n'aurait pas d'objet à sa douleur. D'ailleurs la plainte est-elle liée à la douleur ? Elle est plutôt l'amie de la maladie, ou du bonheur - ce qui est la même chose.
Je n'ai pas à me plaindre, j'ai eu la chance de vivre dans un pays libre et prospère, et si la loi parfois nous semble un peu sévère, nous savons bien, tous, au fond de nous, qu'il n'y a pas matière à descendre dans la rue et tout fracasser.
Parfois ma tête me fait souffrir au point que je brise les verres les mains nues.
Mais cela se produit surtout dans le lit de la fatigue, qui n'est pas non plus à redouter, puisqu'elle est le signe d'une saine activité.
Parfois c'est mon corps qui me brise, me brise en deux, quelque part au milieu de mes ovaires, comme si l'on enfonçait des aiguilles à tricoter ou une fourche dans le ventre ou les reins.
Cela se produit aussi dans un temps particulier, qui est celui de mes règles, qui est une trace de notre mémoire que malgré tout, dans notre ère digitale, on arrive à dissimuler sans trace.
J'ai trente-cinq ans, et je n'en parais pas quarante. Je suis bien dans mon corps, dans mes membres, je l'use à ma mesure, et j'ai pas de rêve impossible.
J'ai trente-cinq ans. Voilà. On me donne un crayon, quelques feuilles, et j'écris. Voilà. C'est tout. Pourquoi chercher ce qui n'est pas ? Pourquoi aller au fond des choses, qui sont limpides et sans trappe ?
J'en ai trente-cinq, des années, mais voilà : je sens que mon langage s'appauvrit. Cela veut dire, cela trahit, que dans ce brouhaha partout, ce brouhaha partout, ce vacarme assourdissant, quelque chose non seulement m'échappe, mais quelque chose s'échappe, de moi, qui n'est pas une matière de mots, pas plus qu'une matière de mon corps. C'est mon âme, il me semble, qui s'échappe.
J'ai trente-cinq ans, et je n'ai rien à partager avec mes semblables. Même : ils me débectent. Or je ne suis pas vieille. Mais je suis déjà lasse de ces personnes qui se donnent des tâches pour croire vivre. J'ai peu de larmes dans les yeux, et pas de sanglot au fond de la gorge. Mais je n'ai pas non plus de rire aux terrasses avec mes paires ; et pas de désir pour mes pairs. je n'ai rien qui me tient, sinon une colère...
Colère sourde et aveugle, qui peut réduire en cendre la moindre de leur vanité.
Mais pas plus qu'elle la cendre ne pèse... pas plus ne pèse ma colère.
Je vagabonde dans les rues compassées...
- 12/09
2656. Du désirles écoulements sensibles, les éraflures choisies, les senteurs
de musc
ou les grain esseulés,
les cordes qui arriment les mots qui ne s'ouvrent
pas
et la sueur et la sueur mais que dira-ton
de nouveau
du
désir ?
Je me demande parfois ce que peuvent penser de nous, les gâcheurs, ceux qui n'ont que du sable sous les fesses, et les autres, ceux qui traversent
la vie
en sourcillant à peine, la peine étant leur seul vêtement.
Parce que nous avons plus qu'il nous faut et nous tuons dans l'œuf.
Le désir est un moteur de vie, et si la vie, peu importe, ne projette aucun plan pour nous, ou pour rien sur ce monde fragile, la vie cependant pousse les uns vers les autres les êtres d'une même espèce mais de sexes opposés.
Le reste, qu'est-il ?
J'aime sentir crisser certaines régions de ta peau, comme du sable sur du verre, son origine ; j'aime sentir d'autres de ces buvards ou bien glisser sous mes doigts ou bien des velours qui dissimulent.
Il n'y a qu'à chercher à rejoindre, vers un monde inconnu jamais, une créature... hybride qui est le mi-chemin, d'avec moi.
Il s'agit d'oublier d'où l'on vient ce que l'on fait et se soumettre à la rude loi du désir.
Impudeur soustraite au chant.
Mais nous autres au contraire, éclairons quand le jet de sperme écrase un visage ; cela nous plaît. Nous autres, voyez-vous, apprécions particulièrement la succession et la répétition.
Car nous autres, n'est-ce pas, avons inventé mieux que le désir.
Si la vie pousse les êtres d'une même espèce mais de sexes opposés les uns vers les autres, et encore, dans certains cas, qui ne sont pas les plus nombreux, c'est en vue de reproduction, c'est-à-dire épuisement de l'espèce même.
Je dis dans certains cas, car la reproduction végétative, la parthénogenèse, l'hermaphrodisme, l'absence de sexe même (sans parler des mérous qui en changent en cours de route), est plutôt la grande majorité de ce qu'il se passe. Et il peut même survenir fécondation sans rencontre des partenaires (dans l'eau c'est monnaie courante ; mais que dire des fleurs, milliers de sexes qui nous entourent ?).
Or nous avons enrayé ce processus ; notre moteur tourne à vide. Cela pourrait être très beau. Cela est peut-être lié à notre instinct d'autodestruction. Cela me rappelle Crash encore.
Mais nous préférons, en plus, simuler, stimuler sans donner, à travers l'écran l'onanisme : il n'y a plus de sexe, plus d'espèce ; mais pas plus de peau, de grain, de voix, de toucher. Cela n'ouvre rien. Cela ne caresse pas. C'est notre quotidienne dose, notre miséreuse pornographie.
- 11/09
2655. Réserve d'énergie10 minutes à peine pour insérer ce texte, comme une incise, chaque texte une bulle, une promenade ou une sieste.
Se mettre au sol, sentir la terre le nez sur la terre même, les herbes sur le visage qui impriment leur trace, les odeurs, et les fourmis qui parcourent le visage, les mains, les chevilles, tout là où apparaît la peau...
à fleur de peau, à même le sol, à ras le vent, écoutant les voix, épiant les voix, espion comme la nuit la radio, espion des voix, écrire cette voix intérieure, écrire cette voix qui parle sans cesse, sans arrêt, sans même la parenthèse de l'écriture par le texte. La voix trahit beaucoup et j'écoute la voix, la voix aussi du vent, à même le vent comme une cloison au-delà de laquelle...
commence
le monde.
10 minutes... à peine... plus loin...
- 10/09
2654. Privé de, démuniL'avantage du livre et de la chose écrite sur la vie, ce n'est pas seulement la fixation de la mémoire comme dans l'ambre - qui a naturellement créé l'écriture : les tables des comptes du bétail ou des grains sumériens - c'est aussi la recollation en un espace réduit de nombreuses choses disséminées partout. L'opération de réduction propre au livre, et au liber antique qui est une évolution notable face au volumen à dérouler, l'invention de la page, ont aussi flatté les instincts démiurgiques de l'être humain.
Tout comme la carte, le livre est un abrégé du monde, littéralement un vade-mecum. Et certains livres, et certains livres spéciaux que sont les romans, présentent toujours cette volonté de totalité : les Essais, le Pantagruel, mais tous les livres de la totalité aussi (voir Christian Godin) : Ulysse, Orcynus orca, Zola et Balzac, et que sais- je encore, Borges ? Michaux ? Calvino ? tel Olivier Rolin ? tel Saramago ?
Tout un pan de notre littérature, de nos arts, cherchent à englober, à cercler, cerner, i.e. cloîtrer, détenir. Une partie de notre cerveau est encline à cela.
Un autre pan de notre littérature, de notre cerveau, de nos vies au contraire s'attache à ce qui ne peut s'attacher. La littérature rassure, quelque part, là où la vie est éphémère et s'échappe continuellement.
S'attacher à ce qui s'échappe, voilà la tâche. D'autres noms alors, que je ne citerai pas, mais dans la clef du Tao.
Laisser couler les choses, leur résister modérément. Envahir, laisser envahir ; fuir ; déraper ; respirer ; mourir.
On marque alors la différence entre le siège de l'un (la droite, le cerveau droit ?), et le dépôt de munitions ; la résistance de l'autre (la gauche, le cerveau gauche ?) et se savoir privé de..., démuni.
Démuni, le mot est beau, et sonne : sans munitions : ramassé sur soi, revenu de tout, seul, et nu. Démuni je suis et resterai ; démuni, apprendre à vivre privé de... Comme une femme, flatter le féminin en soi, la gauche, le cerveau gauche ? le manque de... Contre le masculin en soi, la droite, le cerveau droit ? le truc en plus...
Non pas se laisser aller à l'eau (l'eau de la femme, la femme humide et liquide, aqueuse et fuyante) face à la terre (la terre de l'homme, son territoire, sa voix rauque et crayeuse, le pied qui dessine des frontières), mais apprendre à mêler les deux, dans un geste à la Pygmalion, dans le savoir être Galatée, jouer avec la boue, jouer dans la boue.
Jouer dans la boue, devenir soi- même l'objet de son œuvre.
- 09/09
2653. Tables et listesLe plaisir de dresser des listes est typiquement un rapport particulier à l'espace. Dénote un genre de narcissisme qui est le propre des démiurges et des dieux.
(L'homme crée les dieux pour suppléer à leur manque de père, car dès l'abord, les hommes se structurent sur du vide - et les sociétés en profitent.)
Pour le roman la liste est l'une des formes de la narration, ici l'ordination est dépassée, transgressée et souvent la liste est fautive, erronée, choisie justement pour dégénérer le genre de la liste.
Dans son occupation de greffe continuelle d'autres genres ou discours, le roman - tel qu'il devrait néanmoins exister - parasite la liste pour démonter la série, ou défaire la métonymie même.
Il y a un livre qui, j'en suis sûr, aurait été choyé par Montaigne et Rabelais, Borges, Michaux, Bon. Pour d'autres raisons professionnelles, j'ai côtoyé ce livre longtemps, mais j'ai aussi toujours été fasciné du point de vue de l'imaginaire, de la fiction.
Les livres de science séduisent le roman, et surtout s'il s'agit de classification : taxinomie : flores ou faunes, recueils d'espèces, clefs de détermination... Ce livre là est le degré zéro de la classification, son principe générique.
J'aime me promener entre ces pages comme dans un musée (musée et liste et démiurgie : le lien est certain), comme j'imagine la maison de la déité appelée Galactus, dans certains comics américains, où chaque espèce des mondes engloutis est représentée, à la fois comme trophée et comme témoignage, mais le trophée n'est-il pas un témoignage ? (Je le sais bien moi qui collectionne les photographies de fleurs.) (Et nous revient aussi la figure du "héraut" de Galactus, dont le plus célèbre demeure le Surfeur d'Argent (!), chargé de découvrir des mondes et pris de remords devant les mondes habités, tel... le nôtre.)
Le livre est celui de Guillaume Lecointre et Hervé le Guyader, Classification phylogénétique du vivant, dont la première édition a paru en 2001. Les illustrations sont de Dominique Visset - les illustrations sont pour une large part à l'origine du charme du livre. Deux autres éditions ont paru depuis.
Selon la phylogénétique, la classification est largement revue, et, est-il besoin de le spécifier, l'homme n'est plus l'aboutissement de l'évolution, comme on le croyait avant ; les espèces ne sont plus structurées selon sept niveaux d'organisation (règne, sous-règne, embranchement, classe, ordre, genre, espèce) ; tous les noms qui marquent un caractère négatif sont bannis (in- vertébrés, terme qui n'a de sens qu'au regard des vertébrés, ce qui est absurde) ; le vivant est considéré comme un ensemble : bactéries, archées, flore, funghi, faune : les séparations n'existent pas vraiment ; plutôt un continuum, etc.
Pour la première fois on a un objet à la fois intra-dynamique (liens infrapaginaux), inter-dynamique (propre au sujet : pas de mouvement plus hasardeux que celui de la spéciation), qui ne cache ni son ambition, ni ses éventuelles failles ; pour la première fois certains groupes sont graphiquement représentés ; d'autres se révèlent ; enfin, une grande part de notre savoir est bousculée. La taxinomie bouge depuis les années cinquante et, avant ce livre, on enseigne encore partout la classification de Linné, vieille de trois cents ans et qui ne tient en rien compte de la génétique. Les choses, grâce au livre, commencent à changer.
Le parcours du livre, enfin, est donc comme un voyage en un autre pays, lointain et merveilleux.
Les noms. Des plus secs : Protobactéries gamma ou Bactéries vertes sulfureuses, on dérive lentement vers des mots- valises de plus en plus évocateurs (et souvent barbares, quoique grecs) = Chlamydiées, Aquificales, Choanoflagellés, Euglénobiontes, Klebsormidiophytes, Cnidaires, Cténophores, Cycliophores, Ectoproctes, Kinorhynches, Solénogastres, Rémipèdes, Myxinoïdes, Chéloniens, Maséxoniens, Panines, Ginclymodes...
Les espèces ou groupes décrits (appelés clades) sont nombreuses, certaines bien connues, d'autres absolument édifiantes. L'exemple du Cycliophore Symbion pandora, la femelle mesure 350µm. (L'anglais est toujours plus direct : les cycliophores sont appelés Wheel- water, et je crois que les Tardigrades sont les Water- bear, les Siponcles les Peanut-worm.)
Je cite : C'est le phylum animal le plus récemment décrit (décembre 1995). L'unique espèce décrite est un animal vivant sur les soies des pièces buccales de la langoustine Nephrops norvegicus [...] Les mâles sont nains, fixés sur les femelles. Leur situation phylogénétique a été incertaine depuis le début. Ils ont, en effet, été décrits comme un phylum "ayant des affinités avec les entoproctes et ectoproctes", ce qui est une absurdité.
- 08/09
2652. Sommeil, 2Aligner des mots sur une page, pour lutter contre une certaine forme de resistance au sommeil, pour abreuver à la nuit, les notes sensibles, les réserves, mais aussi
laisser être choses et personnes et mots et mémoire, les laisser aller, les laisser aller à s'oublier, à oublier, écrire pour poser les choses, les rendre sensibles, sensibles : aptes à se perdre, plutôt qu'erre dans la voix intérieure, s'éloigner par la voix écrite.
Oublier le sommeil par les mots éveillés.
- 07/09
2651. Chesneaux et la ChineJean Chesneaux était franc, honnête et droit, qualités qui manquent de plus en plus vers les élites.
Dans un récent entretien donné à Thierry Paquot pour France Culture, il a montré avec vigueur non seulement son intelligence, mais encore son savoir et la probité de son savoir. Car il ne suffit pas de savoir, encore faut-il user avec sagesse de ce savoir.
Le regard de Chesneaux sur l'Asie, la Chine en particulier est des plus touchants. Sans complètement être aveuglé par l'actualité, sans non plus nier son engagement mao passé, Chesneaux rappelle aussi quelques principes de l'agir-non-agir (plus justement participer au mouvement général des choses qui ne sont pas immobiles) propre au shintoïsme ou au Tao.
Liste ses actions de longévité de Chesneaux.
Se lever tôt
Tous les jours un peu d'activités
Se dépenser physiquement
Remplir sa bedaine à 70%
Ne pas se priver de rigoler
Ne pas se stresser
Bien dormir
Où l'âge s'oppose à la longévité. Il est important de vieillir en bonne santé. Chose que dans nos contrées nous avons totalement réfutée et oubliée. C'est même selon Chesneaux un devoir politique. C'est effectivement un devoir politique.
- 06/09
2650. FlaubertEt que dire de neuf de Gustave Flaubert ?
Flaubert nous apprend à rire de la bêtise, mais cela n'est pas encore de l'art. A la discerner, c'est Homais. Plus fort : à la voir en soi, et c'est Bouvard et Pécuchet. Enfin à la trouver belle : c'est Félicité ou Emma.
La Bovary, c'est moi, nous fait-on croire qu'il dit, dans ses élans épistolaires, mais sans qu'aucune trace écrite réelle ne le prouve. Or elle lui colle à la peau. Ce n'est pas seulement pour rire. Flaubert c'est l'individu prisonnier de son époque et nostalgique de certaines légendes du passé... Il aurait aimé être Hugo sans doute, il ne supportera pas Zola.
Flaubert, de tous ceux- là, avec pour exception Stendhal, restera important, l'a été et le demeurera pour de nombreux écrivains modernes (Joyce, Faulkner, Woolf, Proust) ou postmodernes (Sarraute, Robbe-Grillet, et au-delà), parce qu'avec Flaubert, au- delà des immanquables portraits de villes de Province, bêtise humaine générale, amours compassées, personnages moins ridicules que pathétiques, au- delà même du rituel flaubertien de l'écriture : lettres à Bouillet ou Collet, gueuloir, heures passées au style, documentation titanesque, on arrive au final avec ce subtil et discret retournement.
Madame Bovary, c'est moi !
Que faire après ça, sinon relire encore ce roman fantastique. Dans tous les sens du terme. Flaubert c'est du réalisme en anamorphose, on se déplace dans un monde aux têtes courges, aux membres élastiques et aux caractères excessifs. Lisant Flaubert, les images de Bill Plympton me viennent.
Des têtes qui se déforment, des corps sur lesquels le réel s'écrit, littéralement. Il n'y a qu'à lire la mort d'Emma, c'est édifiant. Seule la dépouille d'Emma semble dormir, quand ses cerbères ou huissiers ont déjà passé dans l'autre monde.
On songe aux Comices agricoles, à la casquette de Charles Bovary enfant, mais ce passage incarne le mieux où se trouve le romancier. Il est le premier à ne pas être exclu de la scène ; il est partout présent, sous chaque ligne écrite, et de nos jours encore, il est le seul, l'unique, à avoir l'air de dormir.
- 05/09
2649. A préciser
- 04/09
2648. SommeilFaire confiance au sommeil, tout ce temps passé ailleurs, tout ce temps sur lequel on mise pour effacer des jours, comme un oubli.
Se laisser aller plusieurs heures, sans y être, à réparer son jour passé, à enfouir les douleurs, à préparer le jour nouveau.
Oublier dans le sommeil les maux éveillés.
- 03/09
2647. Le RoumainC'était au- delà de midi, il faisait plus que chaud et j'avais demandé à deux femmes qui préparaient des pâtes si le bus viendrait vite. Elles ne savaient pas mais selon elles, c'était la pause, et pour aller de L. à G., il fallait grimper pendant une bonne heure, et grimper raide encore. Ou attendre 16h00.
Je commençais donc à grimper. Les vielles et les villages sont souvent de même mouture. La rivière entre deux montagnes produit sans doute un genre d'atterrissement où des colonies humaines se sont installées, ont prospéré et aujourd'hui la ville, bloquée sur le front de mer et sur les côtés par la géographie même de la vallée, remonte de routes qui suivent des rivières. Je grimpais une bonne vingtaine de minutes, jusqu'à l'arrêt successif, en pleine côté, dans un virage bordé de falaises, et à un croisement. Là, un homme épais, presque chauve, l'air fatigué, chemise noire, pantalon noir, une clope à la main, deux énormes sacs de provisions de l'un desquels ils sort une canette de bière noire.
Je lui demandais s'il y avait un bus encore à cette heure pour G. Il me répondit que oui, le dernier avant la pause, qu'il fallait attendre un bon quart d'heure, et qu'il fait chaud, non ?
J'avais du mal à le suivre et je me disais qu'il était du sud, mais un homme du sud n'attend pas avec ses courses en plein midi, qui plus est sans sac à dos, sans allure de touriste. J'en conclus qu'il devait être étranger.
Nous avons parlé ; il était roumain. Il habitait là depuis cinq ans. L'effondrement de la Roumanie après Ceaucescu. Les communistes, au moins. La concurrence. Le travail. Il est venu ici avec sa femme et ses trois enfants. Pas facile. Cher. Tout est cher. Il était ingénieur. Il est maintenant carreleur. Il roule quarante kilomètres aller quarante retour chaque jour pour travailler. Il loge avec sa famille dans 80m2. On sent bien, avec la bière et la clope, qu'il est las. Qu'il n'est pas accepté par tous et sans doute qu'il a du mal à s'accepter lui-même. Le bus arrive.
Notre conversation se réchauffe. Sans vouloir paraître démonstratif, je le comprends. J'aime parler à des inconnus, j'aime imaginer leur vie. Moi aussi j'ai fait des boulots de merde, moi aussi l'exil. Avec ce genre de personnes, on se dit que les grands mouvements de populations en cachent de plus restreints, pas moins originaux et touchant. Il aurait pu être du sud, combien du sud, avec une langue qu'on ne comprend pas, qui leur appartient pourtant, qui est la langue commune, vivent en exil dans le nord, à faire les pires tâches, celles dont nous autres, tous les autres, ne veulent pas.
Je sais ce que les gens vivent. Cela peut paraître prétentieux, mais mes mains aussi ont récuré les déchets de l'autre monde. Et je ne peux pas dire que je sois à l'aide, quand même j'ai trouvé un équilibre financier.
Le Roumain va déménager. Le bus passe - à fond et bondé comme seulement là-bas on le voit - autour d'un immeuble en construction. "Des habitations sociales, pour les jeunes, impôt avantageux". 150000E l'appartement, et comme d'habitude ici, vue sur la mer. Mais la mer n'est pas ici objet de désir ; plutôt le fond des histoires personnelles, y compris les plus glauques. Un fond qu'on oublie.
Il parle de plus en plus le Roumain et déjà je fais partie de son clan, contre tous les autres, contre tout, contre lui- même p peut-être - cette fierté de l'étranger - cette foi bafouée, mais que dans le contact on arbore, comme une clef, comme un visage. Ensemble, on pourrait défaire ce monde, redistribuer les cartes et redéfinir les règles, car qu'est-ce que j'ai de moins qu'eux ?
Je me rends compte qu'il ressemble à Jean-Pierre Bacri, mais qu'il lui ressemble vraiment. Difficulté de faire des rapprochements selon contexte. Un Jean-Pierre Bacri, lisant Musil comme Jean-Pierre Bacri, et bouffi aussi, un peu, bouffé par la vie et les produits d'entretien ou de pose de tesselles sur les sols et les murs. Un Bacri aux mains d'ours, qui n'aurait pas encore trouvé sa voie, tandis qu'il me sourit et que les gens nous regardent comme on regarde les Roumains, les Albanais, les Etranges étrangers. Ou les gens qui ne se rasent pas. Ou ne prennent pas soin se se vêtir correctement. Ou qui parlent trop fort. Parce qu'on est content de s'être retrouvé, lui et moi, dans ce bus bondé qui va toujours plus vite. Et quand il commence à me dire que dans notre ville... je dois le couper pour descendre car je suis arrivé.
Je l'ai bien vue, la petite flamme de la hantise dans son œil quand je l'ai coupé, le Roumain. C'est allé très vite mais je l'ai vu. Ca a dit : "Alors toi aussi ? Toi aussi t'es comme eux. T'es un vulgaire touriste. Tu te payes le luxe de voyager ?" Je l'ai vue cette petite flamme. Ca a brûlé mon attention ; cela m'a déséquilibré. Mais je devais rentrer. Je le comprends quand même, et je suis heureux de l'avoir rencontré le Roumain anonyme. J'aime ça comme ça, les humains.
Je me dis que je suis moins seul.
- 02/09
2646. Nager, 2Thomas alors descendit vers la mer. Deux impressions se succèdent, ou plutôt, il y a réimpression, surimpression. Car nous sommes ce lecteur doublant un double et le dédoublant en écriture par un acte de répétition qui sollicite, vaguement, quelqu'un qui puisse le répéter à son tour et à son tour se mettre en quête d'un répétiteur peut-être définitif.
Deux souvenirs, ou deux personnes. J'étais dans les Landes, j'étais en Ligure. Il y avait l'océan, il y avait la mer. Par deux fois, je me suis noyé.
Vous nagez. Nager, être dans l'eau, l'eau qui porte, non pas comme la terre porte. Vous êtes dans un environnement de matière, sans lumière, sans horizon. Vous êtes toujours dans l'effort. Vous devez toujours être actif. Alors vous nagez.
Nageant, toujours actif, vous vous cherchez, vous vous dédoublez. Vous êtes là nageant, vous êtes aussi vous voyant nager. Nager n'est pas habituel, et vous voudriez nager plus. Vous passez un long temps de votre vie à vouloir nager. Puis, par le hasard des étés, vous voyagez vers des côtes, alors vous nagez.
Les vagues ; vous les cherchez les vagues, vous les provoquez. Elle vous portent, les vagues, comme si de rien n'était. C'est cela aussi l'eau : un désir de ne plus avoir à se porter, quand même il faut toujours bouger ; une mémoire d'avant l'effort, cette mer si fidèle qui vous revient de l'enfance, puis de la préenfance, cet état de grâce où vous étiez sans le savoir, sans être même - parfois sans même être su.
Vous évoluez dans des mouvements de réflexe, alors même que vous nagez, avec des gestes appris, avec des gestes sus.
Vous évoluez avec difficulté, avec maladresse, dans un élément que vous savez connaître, mais qui résiste, malgré la mémoire ou le réflexe, à vos habitudes terrestres. Vous nagez.
Vous nagez, vous nagez. Vous nagez.
Et puis la vague. La vague qui séduit, la vague que l'on patiente, la vague que l'on espère, la vague que l'on provoque. La vague arrive, mais une autre vague arrive, toujours plus forte, toujours plus agacé de votre effronterie.
Il y a toutes sortes de mer ; toutes se ressemblent, mais toutes diffèrent. L'océan n'est pas la mer, c'est bien connu ; le sable contre la roche ; le rouleau contre la houle. Il y a toutes sortes de mers, mais toutes attirent. Et toutes peuvent noyer.
C'est la noyade qui est universelle.
L'océan t'emporte, il fait peu de cas de ta gesticulation, et c'est comme si, l'ayant attiré à toi, il t'arracher à tout ce que tu as connu, et t'emporte, loin, loin, si loin que, malgré tes efforts, il est trop tard et te voilà inaccessible.
La mer te rapporte, elle aux rivages, mais elle n'est pas paisible quand elle borde les falaises. Elle arrache, elle déchire. Et comme ailleurs, sa force n'est pas imaginable. Te voilà bringuebalé, à droite et à gauche, comme un fétu, comme une feuille. Tu vois un support, un rocher, tu ne vois rien sous toi, et peut-être tant mieux, tout est trouble. Tu va vers le support, et la mer qui s'amuse te décroche, étend son bras et te flaque sur ce rocher qui est une montagne.
Là, je voyais la rive, mais mes muscles se tendaient, je ne pouvais bientôt plus bouger, je reculais. Ici, la mer empêchait que j'approche des roches ou bien elles me projetait dessus.
Les deux reprises ont eu le même point d'accroche. Je ne suis entendu dire que c'en était fini. Qu'il n'était plus question de vivre. Que cela était une réalité d'ailleurs, inconnue, définitivement oubliée par moi.
Les deux reprises ont eu la même issue. Je ne me suis pas noyé. J'ai remis les pieds sur terre. Je retournerais certainement à la mer. Les chemins divergeaient, mais je sortais de l'eau soit éreinté, comme jamais, soit en sang, sans gravité, mais vivant. Je n'ai jamais connu de fatigue plus importante. Cela vous lave le cerveau, le corps, la vie sans doute. J'ai échappé, de peu, à la mort. J'ai formulé ma propre disparition. Je me le rappelle tout à fait. Et je ne suis pas mort. Et je ne crois pas en avoir laissé plus de traces. La proximité devint familiarité. La vie n'en est pas moins belle. Mais la mort n'est pas plus effrayante - ou même tentante - qu'avant.
(Il y a d'autres accidents qui perturbent, notamment en voiture par exemple - qui n'a jamais eu d'accident ? Mais la mer... quand vous êtes le fruit même de la mer, il y a un genre d'accord, et non pas de la résignation, à se laisser engloutir. Je crois même avoir pensé que c'était mieux que dans une bagnole, ou dans une maladie...)
Dans la mer, par deux fois, j'ai croisé Thomas.
- 01/09
Projet SITE
Un site de création contemporaine. Collectif. Anonyme.
Exergue.
Lorsque je parle de "la fin du livre" ou mieux de "l'absence de livre", je n'entends pas faire allusion au développement des moyens de communication audio-visuels dont tant de spécialistes se préoccupent. Qu'on cesse de publier des livres, au bénéfice d'une communication par la voix, l'image ou la machine, cela ne changerait rien à la réalité de ce qu'on nomme "livre" : au contraire, le langage, comme parole, y affirmerait encore davantage sa prédominance, sa certitude d'une vérité possible. Autrement dit, le Livre indique toujours un ordre soumis à l'unité, un système de notions où s'affirme le primat de la parole sur l'écriture, de la pensée sur le langage et la promesse d'une communication un jour immédiate ou transparente.
Or, il se pourrait qu'écrire exige l'abandon de tous ces principes... (vii)
++ Après ce dernier mot momentané, admettons, par une décision évidemment illégitime et de pure prétention, que la littérature nous congédie, ce qui signifie aussi que la littérature (ici non accentué) nous retient dans ce mouvement qui est d'illusion et d'apparence. Ce fut la raison, la folie du surréalisme : l'interrogeant, non plus par rapport à ce qui finit, mais dans la question de l'avenir qui se désigne en cette fin infinie, nous serons, hors de la clôture du temps, plus enfermés que jamais par l'ouverture de l'espace où s'inscrivent à nouveau les noms qui le définissent en l'indéterminant : concepts qui voudraient échapper à toute conceptualisation (au moment même où déjà le savoir, les redécouvrant, les récupère et même les remet à la culture, après, il est vrai, la discrétion d'un long silence).
Je les place ici sous la "sauvegarde" de l'absence de livre qui est aussi bien leur ruine que leur avènement. (596)
Je dédie (et dédis) ces pages incertaines aux livres où déjà se produit en se promettant l'absence de livre et qui furent écrits par ---, mais que le défaut de nom ici seul les désigne dans l'amitié. (636)
Je voudrais dire que ce livre, dans la relation mouvante, articulée-inarticulée, qui est celle de leur jeu, rassemble des textes écrits pour la plupart de 1953 à 1965. Cette indication de dates, référence à un long temps, explique pourquoi je puis les tenir pour déjà posthumes, c'est-à-dire les regarder comme presque anonymes.
Donc appartenant à tous, et même écrits et toujours écrits, non par un seul, mais par plusieurs, tous ceux à qui il revient de maintenir et de prolonger l'exigence à laquelle je crois que ces textes, avec une obstination qui aujourd'hui m'étonne, n'ont cessé de chercher à répondre jusqu'à l'absence de livre qu'ils désignent en vain. (637)
Impulsion de Parham Shahrjerdi & Benoît Vincent. Groupe de travail actuel : François Bon, Elisa Bricco, Benoît Lagane, Vincent Lemerre, Gonzague de Montmagner, Frédéric Mora, Martin Rueff, Philippe Vasset. Groupe de personnes à voir : Bastien Gallet, Matthieu Garrigou-Lagrange, Lola Lafon, David Ruffel, Lionel Ruffel, François Théron.
Renseignements en laissant un courriel à AIL [à] erohee.org
- 29/11
2626. Projet COURRIELUn projet prendra forme (voir texte du 29/11) organisé autour du "courrier" et de fait : "courriel". On pense à La carte postale (1980), que Derrida a toujours désigné comme une fiction (notamment dans Chaque fois unique, la fin du monde en 2003.
J'ajouterai ici les critères du cahier des charges, lorsqu'ils me viendront, et sans doute aussi un petit schéma, car ce genre de projet répond toujours à un chiffre secret et totalement arbitraire.
1. Projet sur la correspondance électronique.
2. Tient en compte la nouveauté du courriel/mél/mail. L'envoi/la réception immédiats. L'envoi multiple. La pièce jointe. La copie (sauvegarde brouillon/copie courrier/renvoie texte initial, etc.). La copie cachée. L'insertion multimédia.
3. Nombre de correspondants ? (écriture collective)
4. Sujet du courrier : récit, fiction.
5. ...
- 26/11
2605. Traduire le roc 3 : Roger Waters 3Personne à la maison
Je possède un petit livre noir avec mes poèmes.
J'ai une besace, avec brosse à dent et peigne
Quand je suis bien brave ils me jettent parfois un os
Mes grôles tiennent avec des bandes élastiques
J'ai le blues des mains enflées
J'ai le choix entre trente chaînes de merde à la télé
J'ai une lampe électrique
J'ai le don de double-vue
J'ai d'étonnants pouvoirs d'observation
C'est pourquoi je sais bien
Quand j'essaie de te joindre
Au téléphone
Personne ne répond
J'ai la coupe Hendrix, obligatoire
Les inévitables trous d'épingles
Sur le devant de ma chemise de soie préférée
J'ai des traces de nicotine sur mes doigts
J'ai une petite cuiller en argent sur une chaîne
J'ai un piano à queue pour soutenir mes restes mortels
J'ai un regard sauvage et insistant
J'ai un immense besoin de voler
Mais je n'ai nulle où aller (...)
Oooh chérie, quand je décroche le téléphone
Toujours personne ne répond
J'ai une paire de Gohill
Mais j'ai des racines qui s'estompent
Eclipse
Tout ce que tu touches
Tout ce que tu voies
Tout ce que tu goûte
Tout ce que tu ressens
Tout ce que tu aimes
Tout ce que tu hais
Tout ce dont tu te méfies
Tout ce que tu préserves
Tout ce que tu donnes
Tout ce que tu échanges
Tout ce que tu achètes
Demandes, empruntes ou voles
Tout ce que tu crées
Tout ce que tu détruis
Tout ce que tu fais
Tout ce que tu dis
Tout ce que tu manges
Tous ceux que tu rencontres
Tout ce que négliges
Et tous ceux que tu combats
Tout ce qui est
Tout ce qui est mort
Tout ce qui vient
Et toute chose sous le soleil est en harmonie
Mais le soleil est éclipsé par la lune
Trois vœux
Revenir à la bouteille
Frotter la lampe
Le génie apparut en souriant
Comme un clochard de l'Est
Il dit Qu'est-ce qu'il se passe vieux ?
Qu'est-ce qui se trame ?
Tu as droit à trois vœux
Si tu te grouilles un peu
J'ai dis Bien
Qu'ils soient tous heureux au Liban
Que quelqu'un m'aide à écrire cette chanson
Que, étant enfant, mon vieux ne soit pas mort
Le génie a dit, Considère que c'est fait
Quelque chose flotte
Tu ne sais pas ce que c'est
Tu vois quelqu'un à travers la vitre
Que tu viens juste d'apprendre à regretter
La route mène à la gloire mais
Tu as gâché ton dernier vœux
Et tu voudrais qu'elle revienne
Le génie dit Désolé
Mais c'est comme ça
Où est cette putain de lampe connard
Moi je dois y aller
Salut
Quelque chose flotte
Tu ne sais pas ce que c'est
Tu vois quelqu'un à travers la vitre
Que tu viens juste d'apprendre à regretter
La route mène à la gloire mais
Tu as gâché ton dernier vœux
Et tu voudrais qu'elle revienne
Ce que Dieu veut
Dieu obtient ce qu'il veut, ô sauve-nous seigneur
Dieu obtient ce qu'il veut
Un gamin dans un coin observe la prière
Effleure sa guitare bleue japonaise
La prière dit
Dieu veut le bien
Dieu veut la lumière
Dieu veut la mutilation
Dieu veut un combat propre
Dieu obtient ce qu'il veut
N'aie pas l'air étonné
C'est juste du dogme
Le prophète martien a pleuré
Le scarabée, l'antilope
Ont décroché leur bible
Le singe dans le coin
A écrit la leçon dans son livre
Dieu veut la paix
Dieu veut la guerre
Dieu veut des famines
Dieu veut des grandes surfaces
Ce que Dieu veut, Dieu l'a !
Dieu veut la sédition
Dieu veut du cul
Dieu veut la liberté
Dieu veut des bombes
Ce que Dieu veut, Dieu l'a !
N'aie pas l'air si surpris
Je rigole
L'humoriste martien a pleuré
La hyène et le crétin
Ont pris la plume de leur livre
Le singe dans le coin
A noté la blague dans son carnet
Ce que Dieu veut Dieu l'a
Dieu veut des pensionnaires
Dieu veut du crack
Dieu faut des averses
Dieu veut des esclaves
Ce que Dieu veut, Dieu l'a !
Dieu veut du vaudou
Dieu veut des lieux saints
Dieu veut la loi
Dieu veut du crime organisé
Ce que Dieu veut, Dieu l'a !
Dieu veut la croisade
Dieu veut le djihad
Dieu veut le bien
Dieu veut le mal
Pour la première fois aujourd'hui
Pour la première fois aujourd'hui
J'ai serré son corps nu contre le mien
Dans cet hôtel sur le Rhin
Elle était à moi
O chérie... ô chérie
Viens avec moi, reste avec moi
S'il te plaît reste
[Femme] : "Hein ? Quoi ?"
Reste avec moi
Reste
Reste
Reste
[F] : "Non..."
Reste avec moi
[F] : "Laisse tomber."
Temps
Tic-tac les instants s'enfuient qui font un jour triste
Tu gaspilles et perds les heures pour rien
Tu erres et tournes en rond dans ta ville
Tu attends que quelqu'un ou quelque chose te dise où aller
Tu t'ennuies allongé au soleil ou coincé à la maison à regarder la pluie
Tu es jeune, la vie est longue, tu as du temps à tuer aujourd'hui
Et un beau jour tu te rends compte que dix années ont passé
Personne ne t'a dit que c'était à toi, tu as raté le départ
Alors tu cours et tu cours pour rattraper le soleil, mais il se couche déjà
Pour réapparaître bientôt derrière toi
Le soleil est toujours le même, en un sens, mais toi tu as vieilli
Souffle plus court, et un jour plus proche de la mort
Chaque année est plus courte que la précédente, tu ne prends plus le temps
Des projets ? Du vide, ou alors une demi-page de gribouillages
On s'accroche à un doux désespoir, à la manière anglaise
Trop tard, la chanson est finie, je croyais avoir autre chose à dire
- 31/08
2604. Marques d'hierLe visage est-il du corps ?
Quand je modèle en rêve des accouplements, est-ce que j'y mets des yeux ? Jamais.
Les yeux, comme le sexe, est une blessure en l'homme ou la femme. Une blessure, qu'est-ce que c'est ? C'est une part de nous à laquelle manque autre chose. La blessure vulnéraire, occasionnelle, est la trace d'une histoire. C'est donc la trace d'une expérience, déjà du récit, et sans doute un contact.
Je ne sais pas si c'est cela que pointait JG.Ballard dans Crash, si cela peut entrer en concurrence avec la "voiture tapageuse".
Mais il y a aussi cette figure du mouvement, de l'œuvre en mouvement et aussi de la probabilité ou de l'improbabilité de l'accident.
Les yeux, le sexe, c'est l'accident, c'est la blessure, c'est la rencontre. C'est la rencontre. C'est le début. La source du récit.
Ce qui est premier dans la pensée, c'est l'effraction, la violence, c'est l'ennemi, et rien ne suppose la philosophie, tout part d'une misosophie. C'est ce que dit Deleuze. C'est ce que dit Stendhal n'est-ce pas ?
C'est l'écart premier, que portent yeux et sexes, car il y a dérapage, diffraction, rapt, je ne sais, cuisson, écorchure, effraction. Les condition d'une véritable critique et d'une véritable création sont les mêmes: destruction de l'image d'une pensée qui se présuppose elle-même, genèse de l'acte de penser dans la pensée même.
C'est en quoi les Troubadours ont élevé l'amour au rang d'une pensée, d'un art, n'est-ce pas ?
C'est tout le lien entre les yeux et le sexe. On imagine des positions impossibles, racontées dans les fables ou les blagues.
- 30/08
2603. LuminettesL'eau va, et le soleil descend. C'est une grande quiétude, où je me repais de viduité. Il n'y a que la cascade éventuellement, qui fait trembler la scène. Il y a des euphraises aussi, qui semblent guetter chaque geste immobile.
Le Lez emporte les mots et les idées, je n'ai que cette rivière pour me retenir.
Il n'y a pas de vérité, cela n'existe pas, il n'y a que des rencontres. Il n'y a pas de pensée de la vérité, cela est faux ; il n'y a que des désirs de rencontres et des rencontres. C'est là, dans ce "jeu", dans ce frottement là que se glisse un zeste d'originel. Je ne sais pas s'il faut convoquer Platon repus de son banquet pour attester, mais non, ce n'est pas une vérité.
Il n'y a pas de vérité.
Il y a les luminettes, ou euphraises :
EUFRAISE (eu-frê-z') s. f. Plante beaucoup employée autrefois contre les maladies des yeux (euphrasia officinalis, L.) (personées ou scrophulariées).
HISTORIQUE. XVIe s. Eufraize vient de racine plus facilement et plus seurement que de semence ; se plaist en terre legere et humide non exposée au soleil ; elle est aussi apellée luminete, pour estre sa vertu d'illuminer et esclaircir les yeux, O. DE SERRES, 615.
ETYMOLOGIE. Provenç. eufrazia ; espagn. et ital. eufrasia ; du grec gaîté, allégresse, de bien, et penser, sentir, parler.
La pensée, rencontrée au bord d'une rivière, qui soigne l'œil, signe de joie, dénote d'un bon sexe...
- 30/08
2602. Traduire le roc 2 : Roger Waters 2Libre quatre
Les souvenirs d'une homme devenu vieux
Sont les traumas de sa jeunesse
Tu te traînes dans la chambre de malade
Et tu parles à toi-même jusqu'au bout
La vie est un moment bref et doux
La mort est tout l'amer qui reste
Ta chance se tient en un clin d'œil
Quatre-vingt années de chance, parfois moins
Allez, tous ensemble vers l'Amérique
Peut-être tu y arriveras
Mais sois attentif, je peux te le dire car je le sais
Tu pourrais avoir du mal à en sortir
Mais tu es l'ange de la mort
Et je suis le fils d'un homme décédé
Coincé dans un terrier comme une taupe
Et tout le monde avance pareil
Et qui est le chef de meute ?
Qui a dit que la chasse avait commencé ?
Et qui pose les règles du tribunal ?
Et qui bat la marche funèbre ?
Prends un cigare
Viens par là, garçon, prends un cigare
Tu vas aller loin toi, voler haut
Jamais tu mourras toi, tu as les moyens d'y arriver
Ils vont t'adorer
En fait j'ai toujours eu un grand respect pour vous
Je vous le dis sincèrement
Le groupe est simplement fantastique, c'est ce que je crois
Oh, au fait, lequel d'entre vous est Pink ?
A propos, on vous a dit le nom du jeu, les gars ?
On appelle ça les trouver un filon
On est sur le cul. On a eu les chiffres
Il faut sortir un album
Vous le devez à votre public
C'est tellement bon qu'on a du mal à compter juste
Ils sont tous verts
Vous avez vu les ventes ?
Ca part grave, ça peut tuer sa mère
Si on est soudé comme une équipe
A propos, on vous a dit le nom du jeu, les gars ?
On appelle ça les châteaux en Espagne
Chiens
Je pense que t'es givré, tu as vraiment un problème
Il faut que tu dormes d'un œil, comme ça en pleine rue
Il faut que tu puises faucher la proie facile les yeux fermés
Alors, en silence, contre le vent, hors de vue
Tu peux frapper au moment voulu, et sans réfléchir
Et peu après, tu peux travailler des détails de style
Comme la cravate club, une juste signature
Un certain regard dans les yeux et un sourire facile
Il faut que tu reçoives la confiance de ceux auxquels tu mens
De sorte qu'une fois le dos tourné
Tu as l'occasion de leur planter le couteau
Il faut que tu gardes un œil dans le dos
C'est de plus en plus difficile
Plus dur, et plus dur, à mesure que tu vieillis
Au bout du compte tu remballes tout, t'envoles vers le sud
La tête dans le sable
Juste un vieillard triste de plus, complètement seul, qui crève d'un cancer
Et quand tu perds ton sang froid, tu récoltes ce que tu as semé
La peur croît tandis que le mauvais sang se ferme en pierre
Et il est trop tard pour lâcher le lest dont tu avais besoin pour peser autour de toi
Eh bien bonne noyade, alors que tu descends
Coulé la pierre autour du cou
Je dois avouer que je suis un peu confus
Parfois j'ai l'impression d'être par trop usé
Je dois rester éveillé, je dois me bouger
Et secouer ce malaise rampant
Si je ne me connais pas
Comment trouver le chemin pour quitter ce piège ?
Sourd, muet, aveugle, tu continues de prétendre
Que tout le monde est interchangeable et que l'amitié n'existe pas
Pour toi le but du jeu est d'isoler le vainqueur
Tu ne t'en caches pas
Et tu crois dur comme fer que tout le monde est un assassin
Qui a grandi dans une maison douloureuse ?
Qui éduqué à ne pas cracher dans le ventilateur ?
Qui l'homme a dit quoi faire ?
Qui brisé par des séides entraînés ?
Qui mis au pas avec collier et chaîne ?
Qui assis dans la tribune ?
Qui prêt à quitter la masse ?
Qui un simple étranger chez soi ?
Qui écrasé au final ?
Qui trouvé mort au téléphone ?
Qui coulé la pierre autour du cou ?
Du jeu
Quand le traîneau pèse lourd
Que les loups rôdent autour
Tu regardes tes camarades
Et tu testes l'eau de l'amitié du bout du pied
Ils sont de plus en plus nerveux
Plus on s'approche du magot
Chaque homme à un prix Bob
Mais le tien est très très bas
L'histoire est courte, le soleil est une étoile mineure
Un pauvre vend ses reins dans quelque bazar colonial
Que sera sera
C'est ta nouvelle Ferrari ?
Pas mal, mais j'attends le F-50
Pas besoin d'être Juif
Pour refuser le meurtre
Les larmes me brûlent les yeux
Musulman, Chrétien, Mollah ou Pape
Prêtre ou poète, qui que ce soit
Donner du jeu à n'importe quelle espèce
Elle foutra tout en l'air
Hier au soir à la télé
Un véto Vietnamien
A pris sa barbe, sa douleur
Retour en Asie
Ses vingt années d'aliénation
Pour voir les monstres qu'ils ont crée
S'agiter dans le carbone
Il rencontre un mec à vélo
Un bon petit gars
Une bonne affaire le vélo
Et les mêmes yeux de soldat
Les larmes me brûlent mes yeux
Qu'est-ce que ça signifie
Cette scène poignante
Qui rayonne dans mon salon
Qui m'émeut autant ?
Pourquoi tout ça ?
Ce ne sont rien que deux être humains
Ce ne sont que deux êtres humains
Les larmes me brûlent les yeux
Ca veut dire quoi
Cette chère télévision
Cette scène poignante
Qui rayonne dans mon salon ?
Pas besoin d'être Juif
Pour refuser le meurtre
Les larmes me brûlent les yeux
Musulman, Chrétien, Mollah ou Pape
Prêtre ou poète, qui que ce soit
Donner du jeu à n'importe quelle espèce
Elle foutra tout en l'air
Les vides
Comment ferons-nous pour remplir les vides
Où nous avions l'habitude de parler ?
Comment remplir les derniers coins ?
Comment finir d'ériger le mur ?
- 29/08
2601. Lignes
Je hante les marges.
- 28/08
2600. Juste mortL'écriture n'abolit rien et tout au plus n'ai-je écrit que pour perdre du temps.
La réalité ne me sert à rien qu'à être transformée dans le texte ; le peu qu'elle tient - le peu qu'elle est - est une brute matière pour du texte.
Qui jamais nous avouera que nous existons ? Personne. Qui nous dira ce qu'est la mort ? Personne.
Personne ne peut dire ce qu'est la mort, car personne ne peut témoigner de l'expérience de la mort. L'expérience du mort, du mourir ou du mourant, peut-être. La mort, personne.
Qui trouvera le sens de nos vies ? Personne. Personne n'expliquera le sens de nos vies, car personne n'est mort.
Qui croit la mort comme un final ou une fin égare sa vie. La mort ne met fin à rien, car rien ne met fin à la mort. La mort est, et c'est le seul sens de la vie. Vouloir incarner ce qui ne ressemble qu'à de la souffrance est du masochisme. Vouloir libérer son âme des affres du masochisme émeut.
(Ce ne sont là que des phrases débutées, des pistes, vite abandonnées, car le sujet est complexe.)
Qui n'a pas connu la joie de se retrouvé mis à nu ou le pied au mur, sans plus rien (ou encore procédant de l'art de la faim) ne peut avoir une idée du retard qu'est la mort.
Qui n'a pas dû renoncer à tout ne peut examiner avec sérénité la mort - et cela l'effraie.
Repartir de rien, avec rien, sans affaires, sans rien à faire, sans amis, sans amour, sans parents, sans but même, voilà.
Je répète sans trêve le mot de Démocrite, à qui l'on annonce que ses enfants ont péri. Devant son manque de réaction on l'interroge : il répond "Je savais que j'avais engendré des mortels.".
Cette phrase ne trahit aucune sécheresse, à vrai dire.
Nous savons que nous mourons, ou, pis encore (ou plus exaltant) : nous savons que nous ne mourrons jamais, par le fait même qu'il n'y a aucune conscience de la mort. Les autres autours de nous meurent ; cela nous le savons ; cela peut nous peiner, mais sans accaparer la douleur d'une juste mort (qu'est-ce qu'une mort injuste ?). Mais nous l'acceptons. Il est plus difficile en revanche, d'accepter sa propre mort comme l'impossible même, c'est-à-dire le seul possible, le seul événement possible, un tant soit peu unique.
Voilà ce qu'est de vivre : s'entendre de connivence avec le mourir, qui n'est jamais que le retard sans délai de la mort.
Nous sommes immortels ; c'est un fait. On envisage alors de donner une clef à notre vie : l'hébétude ou la souffrance.
J'écris dans l'insomnie, la veille, qui est une manière de différer la vie.
Mais je ne vois pas comment saisir avec plus de respect la sève qui nous tue.
- 27/08
2599. Marges sur marges
Piste pour un travail d'avenir
Intervalle. Je n'ai jamais rien écrit que dans l'intervalle ; j'ai conscience de cela depuis la nuit des temps. J'ai commencé à écrire sur des cahiers Clairefontaine en 1994. Depuis, je n'ai jamais arrêté. J'ai fêté (seul, mais quand même satisfait) le deux mille cinq-centième texte il y a peu. Malgré tout je ne pense pas beaucoup avoir progressé. J'ai peut-être mieux défini les contours. Cet intervalle ou interstice, c'est ce qui me touche le plus : l'aube, le sexe féminin, le volet clos ou la persienne, la paupière, la cigarette, le voyage, la liste des thèmes est infinie, mais je la ressasse.
Lecture. Les livres que l'on lit se raréfient, et je préfère relire plutôt que de lire : rares les livres actuels qui me touchent ; tout le monde qui lit ici les connaît, du reste. La lecture creuse dans les livres, comme si le livre était une espèce d'estomac projeté dans le monde et qui servirait à se nourrir de tout ce qui passe.
Ecriture. Les livres qu'on écrit... Bon je n'écris pas de livres, mais du moins les textes que j'écris, de même, suivent leur chemin sans arrêt. Je ne crois pas avoir réellement écrit deux textes différents, et si je me jette un peu plus innocemment ces jours-ci vers des feux un peu plus brûlants, ce n'est que pour exagérer ces marges, ces cernes tranquilles qui rayonnent autour de la mort, l'amour, que sais-je. Exagérer ne convient pas : dégager, réserver, différer, différer. Déraper. Etirer... Etendre... Donner du mou, relâcher, mais dans l'intervalle. Comme une espèce de pâte qu'on pousse vers la brisure.
Littérature. De là, la littérature, entendue comme (lecture+écriture), je ne le répéterai jamais assez. Et quand j'aurais fini de récrire l'inquiétude (qui est déjà récriture), ce sera cela, simplement cela.
Autres motifs scintillant. Le secret, le sexe, la mémoire, le coupable, le nom, le mourant, le devenant, le revenant, la hantise.
Edmond Jabès est allé très loin. Sans raison apparente, sinon celle d'une mémoire introuvable. Les questions posées dans Le livre des marges, pour le coup, si elles ne trouvent pas réponse, négligent mon propre travail. Qui devient inutile. Tout le monde écrit pareil, et depuis une cinquantaine d'années, la littérature est allé au bout d'elle même, avec Blanchot, avec Beckett, avec Michaux, etc.
Ces milliers de mots écrits chaque année qui s'entassent dans des cahiers ou sur des pages virtuelles sont complètement redondants.
Sauf à ce qu'on dépose peu à peu des axiomes, qu'on chausse les idiomes, et qu'on fasse un peu d'art : peu importe ce qui est dit, mais la manière : aussi naissent des livres comme Tumulte ou Dernier royaume.
Il est vrai que trouver sa voie dans ce contexte là ne facilité guère le travail. Mais.
Je réfléchis aussi à la forme même de mon livre, livre fait de marges lui-mêmes, puisque tous nos livres sont écrits depuis Montaigne et Cervantès, et même avant, dans les marges d'autres livres. Le livre est Babel : la confusion des langues n'est pas une malice ; c'est notre chance même.
Je dis même que le livre éclaté, dispars, nomade, est en lutte contre les dieux qui ont cherché à nous humilier, et à leurs prêtres dégénérés.
Le travail de quelques-uns d'entre nous ne s'arrêtera pas avec la mort, se s'arrêtera jamais, malgré les réticences de nos élites et le clinquant poussiéreux des avides, il se passera secrètement non de bouche à oreille comme le secret, mais comme le secret lu/écrit ou écrit/lu, sous le manteau, sous le mentir, à travers des pages virtuelles de serveur à serveur, à fleur de peau, à fleur de pierre comme du lichen, des tags sur des murs, des tracts dans les rues, des mots confiés à la terre, des mots écrits de sperme sur tes cuisses, des mots écrits de sang sur mon bras, des mots fumées, des mots gouttes d'eau, des mots maudits dits à demi-voix, y compris derrière la musique, y compris sur l'autre face du tableau, des mots lunes brillant sans lumière dans la nuit, des mots d'abysse, tapis dans les océans, des mots qui demeurent dans une bouteille à la mer, des mots cesussuréslés dans les fissures, dans les recoins tendus des tentures, sous les pas des gens, dans les souterrains de l'enfer ou du métro, des mots susurrés comme par distraction comme par le vent, des mots dans les vieilles maisons, des mots autour de la bouche comme un nuage de buée, des mots plantés dans les plis de ton corps comme
- 26/08
2598. Fragments d'une lettre
Chère Laure,
J'ai bien reçu votre message [...................].
Vous devez savoir que B. [...................]
[...................]
La première : c'est idiot mais je suis actuellement tenu par une espèce de vœu de silence qui n'est brisé sans l'être que dans le livre, la littérature : écriture/lecture. Je ne tiens pas, ou ne parviens pas, je ne sais, à me déprendre de cette solitude qui me "casane", me garde solitaire entre murs, impossible à dériver vers le monde actuel - à émettre des signaux, sauf exception comme ce message, répondant à une espèce de moteur (ou d'émotion) proche de l'amitié.
Le seconde : à vrai dire je [...................] concernant le poids d'une mémoire, est absolument terrifiant. Empêche même la parole. Pour ma part. C'est étrange car je venais de lire Le livre des marges d'Edmond Jabès, et ce livre est entré en résonance avec ma nuit et avec ce livre.
[...................]
Là encore le silence. Et comme le dit Jabès : "N'ayant plus d'appartenance, je pressentais que c'est à partir de cette non-appartenance qu'il me fallait écrire. Peu à peu émergeaient, mais pour une mémoire pour ainsi dire antérieure, des lambeaux de phrases, de dialogues. J'étais, sans le savoir,à l'écoute d'un livre qui rejetait tous les livres et que, bien évidemment, je ne maîtrisais pas."
Ce qui est terrible dans [...................] est le fruit d'autres mémoires massacrées. Et il semble que ce paradigme là ne "colle pas" avec la [...................] peut-être.
La tension entre les deux discours est précisément l'intervalle où peut sans doute se glisser [...................].
Chaque partie doit pouvoir y trouver ce qui peut [sembler] son "compte". Et tout repose sur cette notion, que tout le long, avec courage, vous avez appuyé, relayé, relancé : l'intention. Vous avez toujours [...................] exposé. L'important est l'intention.
De là le souci de mémoire, [...................]
Et résonance [...................], etc.
Le [...................] reçoit ces paroles dans le jeu avec l'identité propre de [...................].
Vous avez pointé juste, remuant, quant à moi, la responsabilité individuelle, et le motif même de l'écriture.
Vôtre
- 25/08
2597. Terrain vague
J'essaie d'imaginer le tas de chiffons que tu dois être, j'essaie de mesurer ta douleur, mais en vain. Je ne saurai jamais, car tu échappes à l'œil. J'essaie d'envisager le désordre de toi, mais je n'ai plus la force de tenir debout. Les lames des mémoires me sont présentées nues, nues devant les yeux exorbités. Et je dois m'en saisir (à pleines mains).
Je ramasse les éclats de ma vie comme tu vends les tiens sur des places. Il y a des seuils sur lesquels des femmes bras croisées, debout, perdent leurs regards dans le vague. En réalité elles auscultent leur amour ou leur ventre.
Il y a des bateaux qu'on prend pour s'imaginer se rendre ailleurs, plus loin, mais on ne se rend jamais qu'un peu plus en périphérie de soi.
Nos larmes sont un avertissement : qu'on n'épouse pas l'aurore, malgré toute notre candeur, on ne saute guère de sillon.
Pourquoi, pourquoi ne parvenons-nous pas à dessaler nos mains, nos têtes, pendues à des fils devant nos yeux comme des bacalà devant des boutiques crasseuses ?
J'ai beaucoup de respect pour ce qui s'abandonne ; moi-même. Hm. Mais je ne colle plus à rien sinon comme le sable à mes semelles, inopportun, parasite. Mollement tournées vers les couchants, les chaises vides sont oubliées de leurs propriétaires, qu'on a jeté en mer.
Qui ne perce en lui ses abcès ne me concerne pas ; nous avons peu de temps pour vivre, ne le passons pas à souffrir.
- 24/08
2596. Les yeux seuls trahissent
"...l'ouverture mortelle de l'œil..." (Derrida)
les yeux seuls trahissent, tes plus profondes émotions, ton vice caché...
les yeux seuls ne vieillissent pas, ne se rident pas, quoique parfois ils se ferment. ils ne vieillissent pas car ils sont constamment sous-marins. les yeux de mer.
les yeux seuls trahissent, non parce qu'ils voient, éventent le secret, mais parce qu'ils laissent voir. les yeux seuls sont le secret.
quel est le plus beau cadeau qu'il eût été de donner : d'être invisible ? ou d'être aveugle ?
je peux éteindre tout mon corps, même la peau, même la muqueuse, mais les yeux non ; ils vivent d'eux-même, abreuvés du monde qu'ils illuminent.
femmes, femmes dans les yeux qui poignardent en souriant.
femmes, femmes dont les villes en ruines demeurent encombrant la vue.
femmes, femmes dans la nuit s'échappent, hop, retrouvées en rêve, désertées au petit matin quand le tram passe et te réveille ; que la lumière n'est même pas assez de grain pour briser le gris ; le corps qui était là, bien présent quoique dans la nuit, n'est plus.
invisible dans la nuit, mais très concret, le grain neutre du matin, pointillé de quelques cloches qui tintent, et d'un grand secours sans soleil, le grain neutre du matin a effacé le corps.
le lit n'est même pas tiède. les formes n'appuient plus sur les draps.
et voilà le jour sec.
pourquoi avons-nous des paupières ? afin de dissimuler les yeux qui dévoilent tout. les paupières sont nos secrets, comme les pages qui se fanent et qu'on referment chaque soir ; on y a étalé nos mots secrets. si l'œil est une voix qui suit partout, la paupière est le livre.
même enfuie, j'ai tout enregistré. il n'y a aucune justification à demeurer. je préfère clignoter, non, je préfère cligner en m'effaçant.
- 23/08
2595. pare l'écran miroirManière de dire, manière de lire, faisant d'une surface unidimensionnelle tout le brouet de notre âme : désirs, peurs, souvenirs, enfance, avenir, violence, obsessions, vices. Mélanger cette surface à une bouteille de vin, puis à du café et des cigarettes.
Vous ne sortirez plus. Vous ne serez plus seulement en addiction, comme les joueurs de jeux vidéo, qu'on appelle joliment les "no life", ou plus généralement les "geeks". Vous deviendrez bourru, échevelé, vous sentirez.
Vous n'ouvrirez plus les fenêtres.
D'un certain point de vue, l'écran vampire n'aura fait que révéler votre nature, prompte à la religion, au bonheur, à la télévision.
- 22/08
2584. Traduire le roc 1 : Roger Waters 1L'obsession se poursuit, ne parvient pas à céder à l'oubli. Sans doute nos combinaisons quotidiennes, la manière dont nous sommes pliés tel jour, les figures que cela dessine, nous forment terreau sensible.
Projet actuel de traduire tout Waters, avec à la clef une redéfinition de la compilation Pink Floyd (cf. ../ressources) et extension aux albums solo de Roger Waters.
Quelques tentatives hasardeuses, sans commentaire ici (les vôtres bienvenus).
Possibles passés
Ils s'agitent derrière toi, tes passés éventuels
Certains brillants et fous, d'autres craintifs et perdus
Un avertissement à quiconque tient en main
Ses avenirs possible, de bien faire attention
Dans les fossés sauvages les coquelicots, mêlés
Avec les camions lassés qui attendent une autre fois
Tu te rappelles de moi ?
Tu crois qu'on peut s'entendre ?
Elle se tenait sur le seuil le fantôme d'un sourire
Hantait son visage comme l'enseigne d'un hôtel miteux
Ses yeux froids imploraient les gars dans leur panoplies
De l'or dans leurs sacs, ou des couteaux dans le dos
L'un deux, courageux, sortit et posa sa main sur elle
Il dit : "Je n'étais rien qu'un enfant alors, maintenant je suis juste un homme"
Tu te rappelles de moi ?
Tu crois qu'on peut se rapprocher ?
Le froid et le religieux nous prenaient par la main
Nous montraient comment se sentir bien et nous faisaient sentir mal
Bouche cousue et terrifiés nous avons appris à prier
Maintenant nos sentiments débordent noirs et froid comme la roche
Les bannières les drapeaux de nos passés éventuels
Sont en berne derrière nous, déchirés comme des chiffons
Tu te rappelles de moi ?
Tu crois qu'on peut se toucher ?
L'un des rares
Quand tu es l'un des rares à te tenir debout
Que fais-tu pour joindre les deux bouts ?
Enseigner.
Les rendre fous, les rendre tristes, leur faire additionner deux et deux
Les rendre comme moi, les rendre comme toi, leur faire faire ce que tu veux qu'ils fassent
Les faire rire, les faire pleurer, les faire s'allonger et mourir
Le dernier geste
A travers les lentilles de mes yeux en larmes
J'ai du mal à saisir la forme de ce moment dans le temps
Et loin de surplomber tout dans un grand ciel bleu
Je m'enfonce dans le trou du sol où je me terre
Si tu négocies avec les champ de mine
Si tu passes les cerbères et trompes les yeux électroniques
Si tu arrives à éviter les rafales dans le hall
Saisis la combinaison ; ouvre l'alcôve à prier
Si j'y suis je te dirai ce qu'il y a derrière le mur
Il y a un gamin qui a eu des hallucinations
Qui fait l'amour avec les filles dans les magasines
Il se demande si tu dors avec ta nouvelle foi retrouvée
Quelqu'un pourra-t-il l'aimer
Ou bien c'est juste un rêve fou ?
Et si je te montre mon côté obscur
Tu me prendras dans tes bras cette nuit ?
Si je t'ouvre mon cœur
Et te montre fragile
Qu'est-ce que tu vas faire ?
Tu vas vendre ton histoire à Rolling Stone ?
Tu vas prendre les gamins, et me laisser seul ?
Tu aurais un sourire pour me réconforter
Comme tu murmures au téléphone ?
Tu m'enverrais comme un paquet / Tu m'enverrais un paquet/mes affaires ?
Ou tu me prendrais/ramènerais/garderais à la maison ?
Je pensais dévoiler mes sentiments crus
Je pensais déchirer le voile
Je tenais la lame dans mes mains qui tremblaient
J'allais le faire mais le téléphone a sonné
J'ai jamais eu le cran de faire le geste
- 21/08
2593. Nagernager, sur le sel, seul, au-dessus de milliers de litres d'eau, porté par le sel, seul, éloigné de tous, vers des îlots suspendus.
nager vers les pierres, qui sont tombées une fois pour toutes, arrachées aux montagnes, et qui vous arrachent lorsque vous les croisez.
ces pierres qui luttent contre l'eau, comme tu luttes dans l'eau contre les pierres qui séduisent, méduses implacables.
à croiser le fer on risque la mort. c'est aussi simple qu'une noyade.
- 20/08
2592. Lettre d'un amour passétrès chère
j'ai bien reçu vos lettres.
même avec le retard qui incombe à ce lieu. pour vous répondre, j'ai dû fouiller chaque tiroir, chaque poche, chaque cachette, chaque recoin de cette vielle maison (savez-vous que vous aviez encore quelques centimes dans certaines de vos boîtes personnelles ?), afin de trouver les soixante centimes que coûte le timbre.
j'aurais souhaité aussi répondre plus vite, mais la poste ici est d'autant plus lente qu'elle est fermée trois jours sur cinq.
cara monstro mio
la petite maison n'a pas bougé, au contraire ; elle semble d'autant plus s'arrimer à cet endroit, plaquée à la roche par le soleil, ou le vent ou le sel. ou moi-même, mes sentiments.
je ne vois personne, sauf une vieille voisine qui cultive quelques herbettes, dans le potager vers les calades. elle est constamment revêtue d'une lourde jupe noire qui lui descend jusqu'aux pieds, de son sarrau élimé et de son fichu ; cette femme est comme une carte postale.
le cose vanno con esordio e disordine ; ci sono cose nascoste che muovono.
tout comme le village d'ailleurs ; cette année les touristes se font rares, mais les pêcheurs aussi, car le poisson ne se trouve pas. le bar de la place n'a pas rouvert ; je mange parfois dans la trattoria de l'autre côté du petit port. il n'y a là qu'une fine bande de terre où se dresse cet établissement et la cahute qui sert de remise parfois...
i giovani hanno desertato il paesino ; qua ci sono solo ortiche, grandi agavi senza anima e il nostro quotidiano rapose di macchia. sembra che qui la morte si sia transferita in villegiattura in questo luogo. non succede niente che il sole che visto cosi' sembra un'aggente della morte. la gente parla di rado e il loro volto sembra arrugginito e stanchissimo. è come se aspettiamo une grande strage.
tout ici est très calme, mais on peut toutefois rencontrer un peu les habitants ; les insulaires parlent peu, mais leur parole vaut plus
io manco ad ogni dei miei doveri ; non ho scritto niente ; leggo poco e poco mangio, esco poco, vivo poco. nuoto.
c'est ainsi que j'ai pu rencontrer le maire, qui m'a fait visiter l'église et plusieurs autres curiosités de l'île, qui sont plus ou moins ensevelies sous la végétation. mais dans l'ensemble, un grand silence règne ici, propice à mon travail.
ma di notte...
la chaleur du jour, bien sûr, à peine tempérée par la mer sur ces hauteurs, impose une grande fatigue et du coup nécessite de notre part une grande économie de mouvement ; heureusement le stylo ne se fatigue pas, pas plus que la main qui écrit.
la notte coincide con la mia anima, ci sono grilli che ti fanno di frontiera sicchè non cadi nelle scogliere. posso trovare qualche scarcatoia che mi recca al mare, dove i grandi pesci sono più visibili, soppratutto in quei giorni dove la luna è alta piena. posso quindi attrezzare il mio vuoto, e lo faccio con allegria e molto tecnica. mi sono specializzato nel popolare la memoria di ricordi (di testi o canzoni) che mi allontanano del presente, e anche della conscienza (che mi fatica). sto diventando matto.
je te laisse donc à la folie de ta ville, que j'imagine poussiéreuse et bruyante, tandis que moi je me destine à des tâches bêtement quotidienne : comme vider ces poulpes que j'ai achetés ce matin, où arroser les pieds d'aubergine, qui eux, sont magnifiques.
lo scoppo è stato raggiunto, quindi, e posso assicurarti che sono partito per un bel po'. non c'è notte più fonda e scura della mia notte interna ; essa si nasconde tra due battiti del cuore, dove non c'è nient'altro che l'infinito del destino ; in quell'intervallo, sgombro, vuoto come il cielo, posso alludere con tranquillità ; non capisco più niente ; non aspetto neppure niente ; sono, qua, lucidente, bighellonando nell'infimo spazio di sè que mi resta ; vi ci sono importante ; vi ci sono l'unico dio ; vi ci sono, punto.
très chère, je vous touche la main, affectueusement.
non scrivo più niente per gli altri. voglio imparare a morire in pace.
- 19/08
2591. Les putes de Gênestu rôdes alentour... les putes de gênes... dans les rues de gênes... plein de rues... "le plus grand centre médiéval d'europe" ... des putes de toutes sortes... combien de temps tiendras-tu ? ... combien de jours ? ... pour voir dans ces rues... dans ces immeubles rapetassés et crades... les échafaudages les retiennent... la plupart des putes de gênes sont d'ailleurs... des hommes... souvent moches et vieux... usés... fatigués... tu veux pas de ça... n'est-ce pas... ou alors il y a des filles d'ailleurs... et ça non plus tu veux pas le cautionner... n'est-ce pas ? ... toi tu cherche du sel... c'est ça... des expériences... voire du talent... du peuple... du réel... non ? c'est pas ça ?
les putes de gênes, tu les vois tous les jours en rentrant chez toi... tu passes devant... on dirait que tu le fais exprès... ben quoi ? ... elles t'accostent parfois... tu résistes... ou tu es dégoûté ? ... ben quoi ? ... combien tu vas tenir...
parce que ce sont les putes de gênes qui te dérangent ? ... ou c'est toi ? ...
et si c'est toi... est-ce que c'est parce que t'en a envie quelque part ? ...
ou est-ce que...
c'est parce que tu n'arrives pas à franchir le pas...
pourquoi les putes de gênes ?
- 18/08
2590. Lettre à Antonio TabucchiEgregio Signor Tabucchi
Di sicuro, lei non mi conosce e forse non mi conoscerà mai. Lei ha scritto parecchie lettere che ho capito essere indirizzate a me, mentre sapevo, con ragione, che non fosse il caso. E pero', mi sono persuaso della loro realtà, in modo che avrei potuto risponderci.
Cio' che faccio subito.
Lei ha parlato di notti scarse, d'incontri più o meno virtuali, di libri, di città, di donne, del Portogallo, e anche di dee e di mari (talvolta con nave su di esso, talvolta no). C'è una grande differenza tra il mare che si vede dalla spiaggia, e che sembra invitarti, e il mare che si vede dalla piattaforma a picco su di lui.
Lei peraltro vive in una regione che non è qualla più svoltata verso il mare. Pertanto, ha trascorso questi spazi, via letteratura siccome letture, e in un modo particolare, facendo della sua vità una permanente divaricazione.
Non so se mi faccio capire bene, nemmeno so esattamente cosa cerco con questa lettera.
Forse abbiamo tutti dentro di noi una specie di zona più tenera di tuffo in cui si calano a volte i nostri più segreti desideri accanto alle nostre più rosse paure. (Dico "rossa" perchè questo genere di paura à mescolato spesso a : sangue, vino o amore - tango pure - e violenza criminale).
E questo spazio terribile che ci agisce, oggi' me lo sento vivere, battere come il battito di un cuore nascosto, il cuore che non è esattamente quello della vita, ma quello del destino.
Non è la stessa cosa : viviamo sempre lungo il nostro destino, senza sapere cosa facciamo qua.
Non so io cosa faccio qua.
Che c'entra.
Me e il resto.
Io e il mondo.
Allora accetti questa lettera come ommagio, nel senso che è solo una specia di ringraziare il vostro lavoro, e l'uomo triste che maneggia questo lavoro.
Mi servonno le vostre parole, comme ad ogni frontiera di una volta servevano i documenti. Un modo di provare - meglio, un modo di giustificare che sono in vita. Solo questo : essere corpo animo cervello secco forse ma anche vivente.
Accetti la mia lettera come un'avvertenza precisa : quello che fui sta cambiando.
Saluto rispettuoso, sempre vostro,
BV
- 17/08
2589. Italie réelle, Italie fantasméeComme, il y a près de dix ans, je voyageais dans un train pris au hasard qui me menait de Napoli à Reggio(C) (je descendrais en fait à Maratea), muni d'un billet kilométrique (vous avez droit à 3000 km en train, vous faites remplir les décomptes à chaque gare ; très pratique ; un peu encombrant, mais très rentable), je songeais pour la première fois à la superposition des deux voyages. J'écrivais, en substance, ceci : Il y a deux voyages. Il y a le voyage que tu fais et le voyage que tu rêves de faire ; et les deux sont si étroitement mêlés qu'il est bien difficile, de retour à la maison - si jamais le retour à lieu - de savoir lequel a réellement été accompli. Je songe par exemple à cette fille de Palerme, à ces vieux Siciliens qui m'avait offert des piments, à cette fontaine qui donnait une eau verte dans la nuit, aux lucioles d Toscane... De sorte que, aujourd'hui, où je relis et corrige ces lignes, je ne sais plus si elles ont été écrites alors, où déjà réécrites aujourd'hui, ou demain, ou ailleurs...
C'est le destin d'Ulysse, qui retarde sans cesse son texte, comme il chante et retarde son retour. C'est Borges influençant Kafka influençant Cervantès... J'arrête là. Ces sensations sont communes, la seule chance de la littérature, son seul intérêt et ce qui soutient son existence, c'est justement de permettre, induire, comprendre, susciter, désirer, ces télescopages, ces brouillages, ces stratifications.
Comme texte et voyage sont liés. Il y va de la mémoire. C'est elle qui, affrontant le sommeil de l'oubli, mais pactisant avec lui, va creuser des galeries sinueuses dans la matière de notre corps. Je soutiens que notre pensée est un organe de notre corps.
Je dis que la mémoire est un ver qui ronge cette matière. Mettant en relief certains traits (ou plutôt certaines textures : créant structure), évacuant d'autres. Puis nous réveillons avec une petite figure chancelant dans la tête, de subites envies, de subites pulsions, de subites missions qui nous incombent ; et l'écrivain y répondra, comme soumis à la mémoire, qui fait oubli comme elle fait texte, texture. (D'où lien autobiographie).
Et l'écrivain part.
Comme texte et voyage sont liés, voyage et Italie le sont aussi, mais cela peut-être pour moi seulement. Cela dit, je ne suis pas le seul, au vu du nombre toujours plus important d'écrivains ou d'artistes ayant adopté l'Italie.
Il y a donc deux Italies : une Italie réelle, que nous n'approchons jamais, même si nous y habitons. Parce que nous ne sommes pas italiens. Une Italie fantasmée, qui elle-même est double : celle de l'inconscient collectif, des clichés et des représentations d'un peuple, générales, envers un autre peuple ; celle de l'inconscient personnel, la mienne, qui prévoie en Italie des choses qui jamais n'ont lieu, qui désire des éclairs fuyants, qui se rappelle des pierres inconnues.
Ces pierres sont des bijoux, sédimentés en moi par l'enfance. Et grandir c'est simplement monter sur des souvenirs que l'on rejette mais que l'on transporte. Nous sommes pleins de déchets qui nous forment, nous soutiennent. Je suis allé en Italie la première fois avec mes parents à un an et demi ; j'y suis retourné jusqu'à mes dix-sept ans chaque année ; puis j'y suis retourné seul, ou avec des amis, ou des femmes. Je peux dire que je sais exactement ce qu'est l'Italie, mais je le sais essentiellement dans mon corps, dans mes cellules : je sais la langue, la mentalité, les odeurs, les habitudes, les obscurités, les plats cuisinés, les intérieurs des maisons, l'esprit des femmes, les jeux des garçons, le sable, le goût des eaux, les horreurs, les défauts, les bruits, la nature, les villes, la géographie et même les abréviations des chef-lieux de province. Mais comme il est toujours difficile de parler une langue que l'on comprend pourtant (comme il est impossible d'aimer une femme que l'on aime), il m'est actuellement impossible d'en tirer quelque chose.
J'ai essayé d'écrire en Italien, pour tromper l'ennemi, en vain. J'ai écrit Il vizio radicale et Cose Romane, lorsque j'étais à Rome en 1999-2000. Je viens de terminer Ambo i lati, que relit, avec gentillesse, Francesca (grazie a lei), mais qui a déjà été refusé par Ugo Magno des éditions Mesogea à Messine. J'ai cherché à utiliser les biais (il y a du biais en Italie), divers et variés. Mais je peine à dire ce que je ressens envers elle.
Cette série de texte est un nouveau biais. Mais plus que tout je crois qu'il y a une espèce de sentiment morbide (morbido signifie doux ; les paquets de cigarettes qu'on appelle "souples" sont appelés "morbidi") au cœur de la cosidetta dolce vita.
Il faudra relire Le facteur de Neruda. Car que devient un port lorsqu'il n'est plus un port militaire ? Que devient un peuple de guerrier lorsqu'il ne combat plus ? Guerrier est mauvais : stratège est peut-être plus juste.
L'Italie porte le poids de son histoire et dans mes ans il y a le poids de l'Italie. Nos destins sont liés.
C'est pourquoi je m'en sortirai par une pirouette, cette longue situation du génial Antonio Tabucchi.
..
- 16/08
2588. L'espace italien : notes de travail pour l'avenir1. L'espace italien existe du fait des hommes ; c'est un espace anthropique, ou tout l'espace sauvage présent sur la péninsule n'a rien d'italien.
2. Pour être italien, l'espace doit être anthropisé.
3. Il revient sans doute aux Romains de décrire, entreprendre et gérer l'espace tel qu'on le retrouve aujourd'hui dans la mentalité, l'architecture ou la socialité italienne.
4. L'espace italien doit être compris à échelle romaine (je veux dire de la Rome antique) avec un permanent désir d'expansion. La réalité géographique italienne s'entend en considérant son extérieur. Présence du dehors en Italie, importance du dehors y compris jusque dans la maison (atrium).
5. Le dehors impose la limite, mais aussi des espaces plus transitifs, espaces sans espaces comme les routes (des vie impériales - stradification de l'Europe entière - aux autoroutes), les tunnels et ponts, les ports.
6. Espaces directement concerné(e)s par l'espace : routes, tunnels et ponts, ports. Une partie de l'espace (au masculin) italien sera tributaire du bon fonctionnement, de l'existence ou de la pertinence des ces espaces (au féminin) italiennes.
7. De fait on distinguera une activité de stase dans l'espace et une activité de déplacement, transitive, itérative. Répercutions sur la vie : les repas, les loisirs, le travail ; rappel opposition otium/negotium (oce/négoce).
8. On peut, pour plus de facilité, découper cet espace en différentes séquences : - l'espace littoral - la route et ses variantes : tunnel/pont - la ville - la montagne - le terrain vague, l'espace neutre, le non-espace - tout l'espace restant (quel est-il ?)
9. Directement intervient une autre dichotomie : la ville Urbs, entendue comme l'espace tout entier, le pays voire la nation (Urbis et Orbis), contre Ager (division généralement repérée par architextes, géographes ou sociologies), et eux ensemble tout entiers contre tout le Reste, que ce soit L'Inaccessible ; le Sauvage (Sylva ?) ; l'Abandonné (terrain vague).
9bis. Plus enfin : la mer, c'est à dire Mare (nostrum, toujours nostrum ?), à la fois Via et Sylva, mais aussi Tout l'Ailleurs : Alibi.
9ter. Statut de cet Alibi ? Etymologiquement, n'est-ce pas un "autre-ici", or ailleurs n'est jamais ici, fut-il un autre ici. Nécessité de travailler sur la notion d'Ici (Hic), et du Là : voir les distinctions entre Iste/Ille, etc., encore en italien : Questo/Quello...
10. L'espace est-il également réellement vécu comme espace ? Pas de lande en Italie. Pas de grandes prairies désolées, et pourtant l'architecture recourt à ce vide de vide, supplée à l'exiguïté.
11. Exiguïté et Contiguïté, impose de travailler sur la distinction entre Public et Privé (et corrélât Dedans, Dehors ; exemple du Palazzo Ducale)
12. De même rejaillissement direct sur les places respectives de Métaphore et Métonymie sur la mentalité italienne (exemple : langage, société, cinéma, littérature, géopolitique).
13. Comparaison obligée entre Espace Romain de la République à l'Empire, puis Cités-royaumes du Moyen Age, puis naissance des Régions (post-colonial) ; peut-être aussi lignée du Imperator, Dictator (origines du mot) : César, Auguste (Imperator), puis Mussolini (Duce), puis Berlusconi (Cavaliere).

14. Présence du fascisme depuis l'Empire : voir Le sexe et l'effroi.
15. Confronter Walter Benjamin et Benedetto Croce : une critique constructive.
16. La fracture Nord/Sud : épouiller les discours, mesurer les différences ; mon attrait pour le sud.
17. Les villes-monde : Rome, Gênes, Venise, Naples.
18. Sicile.
19. Dante ; et toute la question de la langue, "langue de si", des dialectes, si vivaces en Italie, face au toscan. L'œuvre de Dante comme celle de Garibaldi, des Mille, etc.
20. Il Mediterraneo : liste des auteurs qui ont exposé la Méditerranée ; détail des voyageurs ; littératures ; nœud sicilien.
21. Les phénomènes migratoires : les Italiens émigrés (Les Oncles de Sicile de Sciascia, cas d'Italo Calvino, l'Argentine, New York (Scorcese, Pacino, Le Parrain) ; les flux nord sud (travail, relégation) (Conversations en Sicile de Vittorini, Cristo si è fermato à Eboli de Carlo Levi) ; les nouveaux arrivants : voyage à Otranto et en Sicile obligatoire : interview des pouvoirs publics, des carabinieri, des associations, des Albanais eux-mêmes...
22. Présence du non-lieu en Italie ; les imaginaires spatiaux : Tabucchi, Baricco, Calvino, D'Arrigo.
23. Traduction complète de Orcynus Orca de Stefano d'Arrigo.
- 15/08
2587. Des listes 14 : quatorze recettes de pâtes alimentaires"I primi piatti" sont très divers en Italie ; mais les pâtes (pastasciutta, pasta) sont les plus courantes, du nord au sud ; on verra ici que l'Italie est surtout péninsulaire (manquent les régions du nord, oui) ; de plus, sauf pour les trofie, que j'adore, l'ordre n'est presque pas qualitatif. J'estime simplement que le cœur de l'Italie rayonne autour de son Sud, avec la Sicile comme contre-poids. Les influences sont le fruit de l'histoire italienne, des différents royaumes qui la composaient. Mais le Sud est globalement : plus accueillant et moins cher ; plus chaud ; plus sauvage ; méconnu ; dénigré (injustement) ; un lieu de mélange et de cosmopolitisme (si Mare est Nostrum) immense ; lieu de villes fabuleuses (Napoli, Bari, Matera, Palermo, Siracusa, Agrigento, Cosenza et Catanzaro, etc.), moins peuplé et moins trafiqué ; les routes sont larges, tout est jaune et bleu et c'est foutrement beau. Bon j'ai donc une inclinaison pour. Je vous laisse chercher les recettes sur internet, c'est facile ; pour les ingrédients : c'est vrai qu'il est mieux de trouver les pâtes et l'huile vraiment italiennes (et en Italie beaucoup moins chères). Pour les pâtes, il y a mieux que Barilla (si) : De Cecco (pour moi les meilleures, mais un peu chères), Rummo, Agnelesi, Le Molisane (hors de prix en France alors qu'en Italie non)). Pour l'huile : les Carapelli, oui, mais introuvable toute la gamme en France pour un prix scandaleux (quasiment le double du prix local) ; la Dante, qu'on trouve parfois, est excellente. Salvagno, Desantis, Bertoli (qu'on trouve peut-être plus facilement). La DeCecco pas toujours excellente ; la Barilla à éviter ; attention, la Sasso, qu'on trouve aussi parfois, est un mélange d'huiles italiennes, espagnoles et grecques. Pour les autres ingrédients bon courage. Bon je ne suis pas un magazine de consommateurs et je me tais parce que voici ma liste :
| 1. | Trofie (o trofiette, o trennette) al pesto) trofie, basilic, huile d'olive, parmesan et pecorino en poudre, têtes d'ail, pignons, noix, gros sel | |
| 2. | Maccheroni calabresi al nero di sepia maccheroni, seiche fraîche, son encre, oignon, tête d'ail, tomates mûres, persil, huile d'olive, sel, poivre | |
| 3. | Penne alla Norma penne, tomates, aubergine, ricotta à râper, basilic, têtes d'ail, huile d'olive | |
| 4. | Orecchiete alle cime di rapa orecchiette, jeunes sommités fleuries de navet, anchois, huile d'olive, tête d'ail, sel fin | |
| 5. | Bucatini con les sarde bucatini, petits fenouils sauvages, sardines fraîches, anchois dessalés, oignon, pignon, raisins secs, soufre | |
| 6. | Linguine alla molinara linguine, bœuf, agneau, porc, tomates pelées, vin blanc, huile d'olive, beurre, oignon, carottes, céleri, pecorino, sel | |
| 7. | Lagane e ceci lagane, pois chiches, guanciale, huile d'olive, piment doux sec, têtes d'ail, persil, tomates fraîches, côte de céleri, sel, poivre, bicarbonate | |
| 8. | Linguine alle vongole linguine, vongole (clams, praires, coques ou télines), ail, persil, huile d'olive, vin blanc | |
| 9. | Spaghetti alla bottarga spaghetti, bottarga (préparation à base d'œuf et thon), soufre, citron, feuilles de menthe, pistaches fraîches, huile d'olive, sel | |
| 10. | Maccheroni alla chitarra all'abruzzese maccheroni alla chitarra, polpa d'agneau hachée, pancetta, purée de tomate, oignon, tête d'ail, laurier, sel, poivre, huile d'olive, pecorino râpé | |
| 11. | Spaghetti all'amatriciana spaghetti, guanciale, têtes d'ail, tomates pelées, pecorino | |
| 12. | Tagliatelle alla bolognese lasagne (aux œufs), viande hâchée, béchamelle, parmesan râpé, vin blanc, pulpe de tomate, oignon, carotte, beurre, huile d'olive, sel, poivre | |
| 13. | Anolini alla montanara anolini, oignons, tomates, beurre, cumin, avanzi de rôti, mortadelle, parmesan, poivre, sel, panure | |
| 14. | Papardelle alla lepre o al coniglio papardelle, lièvre ou lapin haché, céleri, carotte, oignon, ail, laurier, romarin, persil, baies de genièvre, poivre, citron, sauge, paprika, piment, sel, thym, vin, cerfeuil, tomates, népéta, estragon |
- 14/08
2586. Donner des mélsJe reçois un mél de Nestor Ibarra, grand lecteur et traducteur de Jorge Luis Borges. Bien sûr c'est en rêve. Il propose des cachets de Viagra (c) et autres bêtises dont nous abreuvent les méls. J'en reçois environ 39 par jour. C'est presque toujours ce chiffre là qui revient.
De même lorsque la SNCF a du retard, remarquez que c'est toujours 29 minutes, la limite pour ne pas vous rembourser le trajet - et encore avec des bons de voyage, ça coûte moins cher).
Ils sont nombreux à m'écrire par mél, je prend les quinze premiers par exemple : Rodrick Cobb, Lucas E. Britton, Graham Yoder, Mercy F. Golden, Womack Anthony, Holloway C. Netty, Candyce Begay, Ted Roth, Jean Ortega, Maldonado O. Maud, Abdul Herndon, Amir Wood, Verna Pickens, Tanner Nelson.
Tous à proposer de grossir le sexe, d'avoir des orgasmes à répétition, du Viagra pas cher ou des Rollex neuves et authentiques. La maladie des spams. Un grand déferlement de textes inutile, que j'imagine personne ne lit et dont personne n'use les liens. J'ai beau chercher où j'ai laissé traîner une adresse sur le net, pas de trace... D'où viennent-ils ?
On peut imaginer alors, nous autres, qui travaillons avec/par/sur le texte, des poèméls, des méls lancés à l'aveuglette vers des destinataires inconnus avec des poèmes, des débuts de récit à poursuivre, des mots, genre d'internet exquis pour tuer le temps, d'ici à ce que le temps nous tue...
On prendrait des noms improbables, tout aussi improbables que les Maldonado O. Maud ou Candyce Begay, ou des noms de personnages : Sorel Julien, Rastignac, Meursaut, Emme, son double, Carlos Futuna, Jorge Luis Borges...
Cela ne servirait pas plus.
On peut même imaginer transférer cette pratique dans le monde réel, envoyer des textes à des noms tirés au hasard dans l'annuaire.
Me rappelle la pratique du don des livres (je ne sais plus le nom anglais), qui consiste à laisser à telle heure un livre sur un banc et ainsi le livre voyage. Me rappelle avoir tenté l'expérience à Paris, laissant le livre n'importe où, les gens me le rendant, "vous avez oublié votre livre ! - Merci...", ou bien lorsqu'on leur tendait directement : "C'est gratuit, c'est pour vous. - Non."
La peur du don, la peur de se salir, de risquer quelque chose de son intégrité (voire de son hygiène). On donne des Géo sur un vide-grenier. "Prenez Monsieur, c'est gratuit. - Ca va pas non ? Je ne mange pas de ce pain-là, moi" dit l'autre qui s'éloigne en se retournant, comme offusqué
Donner, en ces temps de terreur latente et obligée, est suspect. Donner est susceptible de contaminer ou de faire mal, quelque part. Donner un livre gène, que dire de donner une chanson (de plus en plus les flics me trouvent lorsque je fais la manche pour me dire d'aller voir ailleurs), un coup de main, ou donner son corps.
Seul l'argent préserve du don ; l'argent comme une capote, pour absoudre de l'humain. Passer par l'argent rend de suite l'objet convoité plus propre, désirable, lequel impose un travail psychologique que l'argent répare.
Remarquez bien que moi-même je donne ces textes contre rien, sinon l'anonymat. L'anonymat qui reçoit des spams de fantômes, personnages crées de toute pièce et qui n'existent pas. Ecran solitaire de l'internet.
- 13/08
2585. PénombreMême dès que le soleil perce un peu, se contenter de la freiner, cette lumière, tourner le volet, travailler dans la pénombre ; quand tu travailles le jour, écrire la journée, il faut un peu exiler les formes et les ombres, donner à laver la nuit un peu, là, et que brille l'écran, seul. Nos journées ne sont-elles pas des insomnies ?
- 12/08
2584. Mensonges !J. vient me trouver car je lui envoyé une lettre, assez (non pas violente, mais) acérée sur sa pratique de proposer des balades en quad sur des chemins privés et au milieu de la nature. Il s'étonne que je ne lui ai pas parlé en face, il s'étonne d'être ainsi attaqué et pourquoi maintenant, et pas au moment où il a commencé.
Je n'ai pas envie de parler avec J. Il est là pour faire du fric et moi je me bats pour des moulins. J'essaie d'être diplomate et j'arrive même à lui soutirer des excuses un mot de lui qui m'avait fâché et relaté dans ladite lettre. Mais je ne démords pas. Je ne démordrai jamais à lutter contre ce qui nous nuira, un jour ou l'autre pour rien.
Nous ne sommes pas d'accord. Comment faut-il être avec les gens pour simplement énoncer que nous ne sommes pas d'accord ? Pourquoi devrions-nous toujours faire "comme si de rien n'était" ?
C'était un rêve ; de lettre pas de trace ; de trace dans la montagne, aucune allusion. Je vais écrire contre moi-même...
J'ai une voiture moi-même, et...
- 11/08
2583. Demain c'est loinJe suis là ; il est 00h48. Je me lève à 5h21 (je ne laisse jamais de chiffre "rond" au réveil) pour faire le marché de C. Conduire, décharger, vendre, dire des prix et des blagues, recharger, conduire, fatigué.
Je suis nu. Combien c'est rare d'être nu. Comptez par jour vos moments nus, vous verrez. Ne rien avoir sur la peau, avoir la peau comme seule peau ; comme bouclier.
Je n'écrirai pas des livres de 300 pages, voilà ce qu'être nu m'apprend. Je suis nu.
Où ai-je froid, cela dit les points sensibles ? Aux flancs, aux pieds, au dos. Voilà. Qui a jamais eu froid ?
Etre nu, cela me rappelle insensiblement les époques de grand travail, par exemple, plusieurs mois, un peu plus de deux ans, à travailler pour une boîte de TP (travaux publics) et surtout les dernières semaines : plein été, plein cagnard, à faire "des emplois", c'est-à-dire, le travail manquant, certaines équipes affectées à boucher des trous avec du goudron, avec cuve bouillante, camion et tout, sur routes peu fréquentées (les routes non enrobées). Tout ce qui me reste de ce moment, c'est le souvenir de Jean-Pierre, le chauffeur, qui nous donnait parfois la main (il n'était pas obligé) et qui passait le concours pour entrer à la DDE, mais aussi le lancer de gravier (sur le goudron bouillant : mais le goudron bouillant c'est 70°, l'enrobé c'est plus de 150° : cela fait une différence, même en été, sous la cagne) : toute une technique à la pelle, pour étendre d'un geste le gravier sec sur le goudron bouillant : les premières semaines échec total (éviter de faire de gros pâtés), et enfin, autre souvenir, un corps bronzé comme jamais, comme disait la vieille : "on dirait un Arabe !"
Dire ces souvenirs en amène d'autres, tous les souvenirs de Izeaux Entreprise à Izeaux, commune d'Isère. L'horreur complète. Quand je revois les têtes de mes "collègues", Jacky, qui allait faire ses courses au Lidl et disait littéralement "Lidle" au lieu de "Lideul", de Roland, que j'ai envoyé chier un jour qu'on nous a fait travailler sous la pluie battante (lotissement de St Etienne de St Geoirs) : un vieil homme, vieux garçon, dont le neveu avait été mon chef d'équipe longtemps (une merde à qui je me suis longtemps fié, car une merde conne, pas une merde vicieuse comme un certain Norbert, conducteur d'engin, mauvais et jaloux), chiffe molle qui ne connaissait rien d'autre que ça, le TP, quand même il n'y trouvait pas son compte : inapte dans la vie, inapte au bonheur. Puis tous les autres, le patron qui se couchait devant les élus, les jeunes qui venait faire là leur taf de retraite, les amoureux des lotissements, les amoureux du tuning, les amoureux du quad. Un gros tas de merdeux, et moi là-dedans qui ne sait pas où je vais, avec enfant en bas âge et territoire inconnu et affaires de famille à régler au plus vite, sans recours à aucune "psy"-quelque chose et toujours devoir bouffer et faire bouffer.
Voilà, je suis toujours nu, c'était une page de ce qui me vient quand je suis nu, qu'il est tard, et que je me laisse prendre. Il est maintenant 01h01, il me reste moins de quatre heures à dormir, mais qui verra cela un jour ?
En tout cas, se laisser prendre, au filet de ses mots, n'est-ce pas là le seul chantier viable ?
- 10/08
2582. Trains 1On croise n'importe qui dans les trains. De la jeunes étudiante à l'homme à la face ravagée, qui n'a pas pris de billet, et on sait pertinemment que ça va faire des histoires, mais on n'attend que ça, nous, des histoires, quelques choses pour Ambo(i)lati ou même pour un récit quelconque, un jour, qui sait, peut-être ?
Etonnant comment chacun porte avec lui toute sa vie dans le train, et d'autant plus si le train est très tôt, à l'heure où l'on n'a pas lâché ses rêves, où l'on est sensible à toute eau qui est amère, à toute tentative de sommeil, innocente, bandant.
Et sur les quais des gares, ceux qui patientent, apprêtés de près, habillés et coiffés, les travailleurs, et les autres, égarés, hagards, qui attendent... quoi ? Un genre d'absolution ; un genre de pardon.
Et lorsque j'allume le mac, toutes les têtes tournent vers moi, oui, j'ai un mac, je vais pouvoir m'amuser le temps du trajet - trajet long compte-tenu de l'absence de cigarettes.
Car après tout, elles sont là pour ça les cigarettes : à tuer le temps.
FUMER TUE...
...le temps
- 10/08
2581. On, nous (et eux)Tu as des encoches comme des coins fichés dans la gueule : ce sont les moments de seul, les moments de je, dans lesquels la parole se fait plus agile. On avait dit au début, qu'on ne se refuserait rien. Or sept mois ont passé. A part quelques pirouettes, quoi de neuf, je veux dire de sensible, de concret ? Quel véritable danger ?
Tu es devant des gouffres, et tu ne sautes pas ? Alors ce ne sont pas des gouffres. Tu es devant des choix, et tu ne choisis rien ? Alors ce ne sont pas des choix.
J'étais à Grenoble, Isère, avec C. C. était venue, mais à cause du défaut d'A., qui était trop fatiguée. Echange. C'était l'anniversaire de KR, on espérait toujours qu'il débarque de derrière le rideau, souriant, enroué, ultime.
Passé le temps du rêve, nous avons discuté. Je ne sais pas si C. s'est tout de suite rendue compte de la manière dont nous avons parlé. Ce devint une autre langue. Un peu comme les raclements de voix des Gênois ou des Mongols deviennent une autre voix.
Accompagné par C., je t'ai rencontré.
Et maintenant ? Qui maintenant ? Maintenant quoi ?
La différence entre "ON" et "NOUS" chez F. est très sensible. Il y a là aussi les deux voix, qui s'opposent à leur "EUX" à tous les "ILS".
"On" c'est quand on est de l'autre côté, qu'on se place à la place de "EUX", des "ILS", dont on peut être soit l'exact contradicteur, soit le référent. Comme KR. Par exemple.
"Nous, c'est quand on tente de montrer que "JE" n'est pas si important, recourt à des artifices communément partagés.
Je suis très sensible à la syntaxe de F., qui est chaque jour plus acérée, et chaque jour plus juste - juste car elle colle de plus en plus à elle-même.
Mais quel est le sens de tel texte ?
Mais quelle importance ?
Avec des pas de côté comme l'expérience tumultueuse ou les biographies de personnages du rock (qui n'ont pas besoin de ça), F. trouve, étrangement, une réelle voix, unique, sensible, personnelle.
Est-ce à dire qu'il s'éloigne et du roman et de la littérature ? Justement : NON. Ce faisant, son chemin faisant, il se trouve une vraie, une juste écriture. ON et NOUS s'assemblent pour déporter tout ce qui fait ILS et EUX un peu pesants.
J'ai lu de drôles de livres dans ma vie, mais par exemple Le dépeupleur, Ailleurs et Tumultes, plus quelques autres (tel de Vila-Matas, tel de Quignard, tel de Borges), me sont viables, me sont nécessaires.
Ai-je répondu à votre question ?
Mais je reconnais aussi que le temps, qui est une certaine rigueur, me manque largement pour délivrer ce genre de phrases, pour arrimer ces expériences aux mots, fussent-ils écrits sur une feuille de vélin ou à travers les pixels d'un écran. Or la récente redécouverte (on ne fait que relire les quelques textes qui nous ont marqués gravement - idem pour les musiques) de Roger Waters, même de Fabrizio de Andrè, m'engage, comme par contrat, comme pour répondre de, à confronter encore mieux, encore plus, ou mieux : encore plus vrai mon être propre (tout ce qu'on a lu des philosophes), c'est-à-dire la vie, à la littérature, c'est-à-dire une rotation spéciale, une envie décalée, une transgression du réel fondamentale, qui ne peine guère à nous en montrer les ficelles, les facettes, les incohérences.
Pourquoi travaillez-vous ? Et pour qui ? Pour satisfaire quel besoin ? Voilà la question qui fait terrain. Eh bien non. Je ne travaille pour aucun "EUX", aucun "ILS", ni même pour "ON" ou "NOUS". Je travaille pour "JE".
Parfois je sais que je pourrais faire mieux, mais compte-tenu de mon inaltérable silence intérieur (RIEN NE VIBRE), je sais aussi que cela vaut bien ceci : c'est-à-dire trois fois rien, pas même une note sur une partition.
Je suis juste bon à ramasser des pierres, à déplacer des colis. J'y trouve un plaisir indicible. Ne rien faire, ne rien être, ne rien devenir. Attendre paisiblement la mort, non pas rien faisant, mais faisant rien, rien qui vaille, rien qui nécessite un quelconque investissement, ou un déplacement, ou un risque. Je suis "NOUS", je deviens "ON". Je me laisse porter par le texte qui fait de moi ce qu'il veut.
Peut-être lorsque cela fera jaillir une larme réagirai-je et trouverai-je un excipient appelé écriture. Pour l'instant je me limite, surtout au vu des grands, comme F. ou d'autres, et des médiocre, tout le reste, la plus grande partie. Limité, j'existe.
Donnez-moi de l'étendue, et je me raréfie. Donnez-moi de l'air libre et je m'évanouis.
Pulvérisé. Ecrabouillé. Je suis comme la rouille de mes chaînes.
Nous nous suffisons.
- 09/08
2580. Entre 3Entre, dit-il, et de suite parle. "- Ce que je te demande pourtant est simple, ton rapport à la vie, comment en tirer quelques mots de sorte que tu parviennes à faire de ces mots un livre ? Ton rapport à la mort, à l'amour, si on veut, mais il y a plus : à la guerre, aux femmes, aux hommes qui t'entourent ; au café ; à la rosée du matin ; au corps ; au feu ; à l'âme ; à la pensée ; au monde comme il va ou ne va pas ; à la politique ; à la géographie ; à la biologie ; au sang ; aux hommes ; au travail ; aux automobiles ; au silence, etc. etc. etc. etc. etc.
"Un roman quoi !"
Mais je dois pour cela être ce que je trahis, ou trahir ce que je suis ?
"...aux araignées, aux cigarettes, au ménage, à la nourriture, à la maison, à l'alcool, au voyage, aux pays lointains, à la solitude, aux femmes, au jeu, à l'argent, au travail, à la solitude..."
Je suis né à la fin des années 70, mais je suis fils des années 80. J'ai eu une enfance mémorable, mais si j'étais heureux, j'étais globalement déçu : par le monde, par les gens, par la famille, par la France. On grandit en se forgeant, on forge une idée de nation en grandissant, et le système, l'administration, l'Etat de l'époque m'ont déçus. Ce n'est pas mieux aujourd'hui.
"...à l'enfance, aux femmes, aux femmes qui sont des mères, à la mer, au voyage, au travail, à l'argent, à la terre, aux fleurs et aux bêtes, aux routes isolées, au grèves, aux livres, aux prisons et à la mort... aux punitions..."
Aujourd'hui encore avons-nous internet et la musique. Nous autres étions des nécessiteux culturels... Avides de tout, et de sorte, greffés à la télévision.
à suivre
- 08/08
2579. Seconds couteauxQuand les caciques nous fatiguent, on se tourne vers des seconds couteaux. Je considère comme des phrases ultimes les rasoirs de Reeves Gabrels et Andy Fairweather Low.
- 07/08
2578. Cyber-Liber 2J'ai laissé passer six mois après le premier texte, non pas pour voir venir les nouvelles technologies ou leur usage, mais parce que des idées trop neuves et clinquantes peuvent lasser, vite.
(Le texte #1 se trouve dans le mois de février, et voyez cela dans la rubrique ../CHANTIER/ARCHIVES ou là).
La première partie faisait référence aux techniques propres de l'internet et se désolait un peu du manque d'imagination, et du peu de lien entre fond et forme.
Ici je reste au niveau du fond.
Toute manifestation artistique organise un compromis, entre ce qu'elle donne à voir ou sentir, et puis ce qui est en fait énoncé, parfois proche du rien ou du vide (ce qui n'est pas totalement pareil).
6. De la littérature Est-ce que internet doit jouer un destin dans ce qu'on peine à définir et qu'on nomme littérature ? Est-ce que l'avenir de la littérature passe par internet ? Et qu'est-ce qu'internet ou du moins les nouveaux médias, les TIC, peuvent proposer à la littérature de neuf ? Qu'y a-t-il de neuf dans la littérature et la littérature s'accorde-t-elle seulement avec l'idée du progrès ? Certains peut-être le croient-ils. D'autres, résolument non. Ce qui me semble le plus intéressant, quant à moi, et le plus concret, c'est précisément le lien étrange que tissent entre eux, littérature, entendue comme entité floue, internet, entendu comme support un peu magique, et roman, entendu comme personnage même de notre contemporain.
Ce qui est certain, pour moi, c'est la disparition du support en tant que tel, comme cela s'est (presque) produit pour la musique ou la vidéo : voyez les jeunes qui vous entourent ; les mieux lotis avec un iPod n'ont plus de disques, n'achètent plus de disques, n'achèteront plus et jamais de disques.
Alors le livre, devenu objet de vide grenier ? Objet de collection ; passion de vieillard ? Sur ce, je ne puis répondre. Parce qu'il nous manque à décider pour toutes : est-ce que la littérature est forcément liée au livre ? Nombreux pensent que oui, mais que dire par exemple des chansons, d'une chanson telle dans le champ de la chanson française, et qui vit ou survit ou revit sans 45 tours, sans single, sans CD : c'est le phénomène Youtube ou Daily Motion, et plus encore, c'est le formidable souffle de création de My Space...
Passe ici la méfiance habituelle des professionnels du livre, semble-t-il. L'ordinateur, bien qu'essentiel dans tout le travail de création d'un livre, depuis son écriture, à sa mise en page, à son édition et à son impression, sans doute à sa distribution, sa promotion, sa vente, sa vie et sa mort, son archive, l'ordinateur n'est pas vu autrement qu'un outil et internet l'un de ses logiciels. Alors qu'il semble aussi, en même temps, que l'internet n'est pas seulement un support technique, mais un monde virtuel, à la fois un risque à l'illusion, mais aussi le mythe d'un partage des savoirs, des arts, des techniques, gratuit, universel, immanquablement anonyme.
7. De l'espace des sites. Alors littérature et internet ? Oui, le ménage est possible, dans la mesure où l'on accepte que la littérature n'est pas irrémédiablement liée à un média, d'une part, et qu'internet n'est pas seulement un média, d'autre part.
Internet possède son espace propre : fort peu compatible d'ailleurs avec le monadisme des auteurs : réseaux, transferts, échanges, etc. et le jour n'est pas venu d'un roman collectif global, anonyme et désintéressé.
L'espace d'internet est à la fois virtuel et possible ; il permet toute création et la liberté est immense ; mais on se rend bien compte que sont archirares les sites ou les créateurs qui exploitent cette tridimensionalité (texte-son-image). Sans doute y a-t-il un frein technique, mais aussi se pose tout le problème du droit, du droit d'auteur, qui est moins que tenu au clair sur la toile. Et je crois aussi, sauf quelques-uns, l'impossible vieillerie des écrivains ; et que je conçois, et que je respecte. A la manière de Brassens chantant qu' "[il est] foutrement moyenâgeux", l'écrivain imagine qu'une feuille de carnet, un vieux bic noir, suffisent à leur art. Et bien sûr ils n'ont pas tort. Parce que notre matière est le mot seul, peu importe et son support, et son usage, à la limite, et sa forme esthétique.
Mais je rappelle les grandes nouveautés de ce genre de support informatique : feuille de style (CSS), mise à jour (RSS), et surtout hyperlien (dont podcasting ou streaming). Peu à peu, on peut faire fi de la présentation, formatée à mort, et se concentrer sur le texte (c'est le Php et son mauvais pli : les blogues) ; mais on peut aussi trouver une position mitoyenne, auquel cas l'on n'a plus affaire à un écrivain, mais à un designer ou à un esthéticien. Car il faut gérer son et image, en plus. Or si tout est possible de ce fait, rares les sites qui mêlent dans un tout créatif les trois "supports" (son, image et texte). A moins qu'il ne s'agisse d'illustration. J'ai ce problème. Je rappelle ici un texte de Pascal Quignard, petit traité des Petits traités, Sur les rapports que le texte et l'image n'entretiennent pas : "Le propre des signes écrits est de ne pas montrer ce qu'ils désignent ; ils signifient ; ils règnent dans l'immontrable" (p.132). "En d'autres termes, les significations que les lettres couchent par écrit sont incommunicables aux représentations que les images dressent devant nos yeux" (134). "Quand l'un est lisible, l'autre n'est pas vu. Quand l'un est visible, l'autre n'est pas lu." (134). "Le livre est la seule icône aniconique" (135).
Il s'agit donc de ne pas céder à l'illustration, l'exemple, la décoration, l'ornement ; mais le public est-il prêt à recevoir un tel texte multidimensionnel, duquel le texte ne serait pas le premier venu.
Enfin une question se pose, fortement : ce mélange des trois, internet peut-il seul en assumer la paternité ? Cette "nouveauté" ne s'appelle-t-elle pas déjà CINEMA ? Il faudra être clair.
8. Du roman. Je parle "roman", je parle du roman parce que voilà : François Bon dit : "roman non merci", pour sa collection "Déplacement". J'entends cette injonction, mais je me demande aussi si nous ne vivons pas une époque où le soi-disant "roman" est figé dans une forme d'il y a un siècle ? Quand le roman, pour Quignard encore, par exemple (voir son texte dans le Débat, republié dans Ecrits de l'éphémère, Galilée 2006), c'est le mélange, la satura, le pot-pourri, le lieu des choses honteuses et cachées, des sordidissima : ce n'est pas assurément le roman tel que nous le lisons (quand nous y parvenons) aujourd'hui.
Or je dis et je maintiens que l'internet peut être une forme loisible et même favorite du roman, justement par le mélange des trois dimensions, d'une part, l'hyperlien d'autre part, et le côté à la fois gratuit (anonyme, populaire ?) et transgressif (parce que gratuit) d'internet.
9. De l'autofiction et de l'autobiographie. Or ce à quoi on assiste, dans le "blogue", c'est à l'étalement de ses petites passions personnelles, et tous les dérapages que cela induit : les douleurs, les ouvertures, les crachats, les pleurs, les larmes, les giclées de soi sur un écran impudique. Je n'ai rien contre personne, mais cela ne m'intéresse pas. C'est pourquoi il faut encore une fois le répéter, pour finir, car ces sujets reviendront encore et encore : mieux vaut l'AUTOBIOGRAPHIE que l'AUTOFICTION qui, concept creux, n'engage que le vide, le soi épouillé et vidé, pour faire joli, pour faire vendre, pour exister.
Or, et ce sera mon dernier mot pour ici, l'autobiographie n'existe réellement que dans une forme écrite qui n'est pas le journal, qui peu se servir du journal, mais qui doit, et je crois que je la confonds alors avec le roman, transmuter ses soucis propres et qui n'intéressent que soi en une émotion impersonnelle ou transpersonnelle, universelle. Ne rigolez pas : nous pleurons devant certains romans chinois ou argentins ou libanais ; c'est que l'homme, malgré toutes ses modes et ses drapeaux, n'est qu'une seule et même espèce.
La mort est pour tous au bout pour faire pièce au final.
- 05-06/08
2577. Des plantes 2 : Heliotropium europeaum
Dans la futaie exténuée des vergerettes, fenouils, amarantes, mauves et salicaires, une plus modeste enfin choisit de sembler moins de paille. Celle qui nous montre le soleil, genre de serpent de fleur, basse, pleine, verte, à travers elle on saute les ans.
- 04/08
2576. Vide grenierIls souffraient d'une incapacité native de se défaire du passé, des noms du passé, des objets du passé, des larmes du passé. Ils préfèrent l'histoire à l'archive, mais ils ne listent rien, ils ne font pas de catalogue : ils entassent, dans leur cave ou leur mémoire, les histoires du moment où ils avaient espoir.
- 03/08
2575. Des billesDes billes qu'on achète pour une petite fille que votre orgueil dit vôtre, combien de petits garçons ont-ils cédé à l'intuition de ce geste ? Je ne joue pas, je suis toujours en partance, on pourra dire que je mens. Mais devant l'inanité des gens qui peuplent le monde, quelle poème offrir en pâture ? Je ne sais vraiment plus de quel côté embrasser le réel !
- 02/08
2574. Un texte retrouvéK. marchait en direction du château, avec autant de difficulté qu'aux premiers jours. Ses jambes étaient lourdes, ses pieds gourds ne sentaient que le froid. La neige était toujours haute et, bien que les alentours du village semblassent toujours moins blancs que les fonds, et ceci alors qu'il avait fortement neigé durant la nuit, la progression difficile ne s'arrêtait pas.
Qu'aurait-il donné pour ne pas à retourner là-haut, ceci alors qu'il était en lui-même persuadé du bien fondé de sa demande. Mais les contes de fée, comme dit la chanson... Il s'arrêta lui-même alors qu'il recommençait à neiger. Sans s'en être aperçu, voilà que des flocons perçait la nuit - car la nuit était bel et bien tombée. Il aurait pu redescendre, ou accélérer le pas. Mais il ne bougeait plus. K. se sentait soudain en paix.
Une paix violente et inattendue ; voilà qu'il n'avait plus à monter au château, voilà qu'il n'avait plus à défendre sa cause. Voilà qu'il n'avait plus à marcher.
Voilà qu'il n'avait plus à respirer.
Il avait dans la poche de sa vareuse détrempée un caillou qu'il serrait continuellement dans sa marche ; il le lâcha et saisit de ses doigts maladroit une petite loupe portative que lui avait donnée la femme de l'auberge. Il sortit l'appareil, l'ouvrit avec difficulté, la neige tombait. Il regardait les flocons recouvrir tout, mais aussi ses épaules, ses jambes, il étendit le bras, il regarda les flocons recouvrir son bras . Il avança son bras de la loupe, il observa un flocon.
Il se plongea dans la contemplation de ce flocon qui, avec tous ses frères, engourdissait tout le monde de K.
Il resta un peu ainsi avant de mourir, puis une voix lui vint : "il n'y a qu'un problème vraiment sérieux : c'est le suicide" ; la voix resta suspendue en l'air, portée par le même air que les flocons, la voix resta plus encore que la musique des mots ; la voix devint le flocon qu'il observait.
Car après tout, de quoi avons-nous besoin de nous défendre... et pourquoi lutter. Un vrai arpenteur, pour être estimable, doit prêcher l'exemple. Ce sont là des évidences sensibles du cœur, mais qu'il faut approfondir pour les rendre claires à l'esprit.
K. se donna à la voix, et la voix l'accepta sans sourciller. On a pu retrouver son corps dans la neige, gelé de froid. On a pu en tirer des conclusions hâtives ou fomenter une enquête dûment poinçonné du sceau du conte, du seigneur ou même du roi. On n'imagina jamais la joie qu'éprouvait K. alors qu'il était en train de mourir.
- 01/08
2569. Fabrizio de Andrè : Canzone di maggioUn petit nouvel hommage, puisque c'est l'une des écoutes de l'été ; je laisse le texte original, cela donne un effort. D'autant qu'il est la presque littérale traduction d'une chanson française de 68 : Chacun de vous est concerné de Dominique Grange.
Anche se il nostro maggio
ha fatto a meno del vostro coraggio
se la paura di guardare
vi ha fatto chinare il mento
se il fuoco ha risparmiato
le vostre Millecento
anche se voi vi credete assolti
siete lo stesso coinvolti.
E se vi siete detti
non sta succedendo niente,
le fabbriche riapriranno,
arresteranno qualche studente
convinti che fosse un gioco
a cui avremmo giocato poco
provate pure a credevi assolti
siete lo stesso coinvolti.
Anche se avete chiuso
le vostre porte sul nostro muso
la notte che le pantere
ci mordevano il sedere
lasciamoci in buonafede
massacrare sui marciapiedi
anche se ora ve ne fregate,
voi quella notte voi c'eravate.
E se nei vostri quartieri
tutto è rimasto come ieri,
senza le barricate
senza feriti, senza granate,
se avete preso per buone
le "verità" della televisione
anche se allora vi siete assolti
siete lo stesso coinvolti.
E se credente ora
che tutto sia come prima
perché avete votato ancora
la sicurezza, la disciplina,
convinti di allontanare
la paura di cambiare
verremo ancora alle vostre porte
e grideremo ancora più forte
per quanto voi vi crediate assolti
siete per sempre coinvolti,
per quanto voi vi crediate assolti
siete per sempre coinvolti.
Si quand même, on peut lire cela : Et si croyez maintenant / Que tout est comme avant / Pourquoi avez-vous voté encore / La sécurité, la discipline / Convaincus d'éloigner / La peur de changer / Nous viendrons encore à vos portes / Et crierons encore plus fort / Pour autant que vous vous vous croyez absous / Vous êtes pour toujours complices (bis)
- 31/07
2568. Au gré du pavéAu gré du pavé, l'eau s'éteint ; avec la nuit de vent qui pose les nœuds futurs de l'hiver. Au gré du pavé, tout se tient. Les pas les yeux les silences les bouches qui ne parviennent pas à dire les départ bientôt les retours peut-être les araignées les sables les rancœurs et les doutes ; les nuits viennent d'abord, du bruit du pavé, du fond du pavé.
La nuit se tient dans les recoins du pavé.
- 30/07
2567. De nuit 2Arrivé à trois heures chez moi, j'ai dormi jusqu'à neuf heures, où mon ami N. est venu me retrouver. Il avait sa cornemuse et son cistre, nous sommes partis sur le col de Valouse ; il voulait jouer en plein air.
Le choix fut deux fois bon car il y avait des rafales de vent qui rendait magique la scène et étouffait tous les bruits susceptibles de déranger nos chers visiteurs estivaux, et puis nous étions sur une hauteur, à portée de main de la lune, qui visible alors, était quasi pleine.
Les instruments ont sonné comme jamais, comme étonnés de se retrouver pris dans la bourrasque, même fraîche, les herbes ployaient sous les vents, la lune semblait frémir. Nous avons puisé en nous des nœuds d'enfance que nous retrouvons à chaque fois.
Puis nous avons fumé des clopes et, une fois rentrés, nous avons bu des café jusqu'à quatre heures du matin.
Deux nuits presque blanches, valent non pas pour l'exploit imbécile de ne pas dormir ou de dormir décalé, mais pour la pâleur de la lune et qui nous revient dans les yeux, sous la forme d'un souffle d'air qui a la consistance d'un caillou qu'on ne lâcherait pas etet qui s'appellerait l'enfance.
- 29/07
2566. De nuit 1J'ai laissé tout le monde dans la nuit.
J'ai descendu la route, aviné et satisfait, de ces blancheurs qui restituent... J'ai laissé le village à droite et en passant devant la piscine "municipale, eau de source", je me suis désapé et j'ai plongé. Il était deux heures du matin, il faisait chaud, l'eau était fraîche, les étoiles sur moi comme toit. J'ai dit : stop. J'ai décidé. J'ai arrêté. Je suis sorti de la piscine, séché j'ai fumé une cigarette, toujours sous la nuit scintillante.
J'ai descendu encore. Je devais me lever à 6h00 pour le marché de C., j'étais proche du lieu où le petit camion m'embarque au petit matin. J'ai descendu la colline, mais par un détour qui lâche complètement toute habitation. Arrivé à hauteurs de deux chênes blancs majestueux, j'ai allongé ma veste, et je me suis allongé, plein est, les mains croisés derrière la tête, j'ai plongé ma nuit dans les étoiles.
Je me suis réveillé à 6h00. Il faisait jour depuis longtemps. j'avais dû dormir trois heures, j'étais heureux, étrangement apaisé. Le marché est un travail de saltimbanque aussi, de forain, qui passe de ville en ville à des heures indues, et ne vient pas pour photographier les églises.
C'était ma première nuit dehors - je veux dire, une nuit de réconciliation et d'excursion hors de soi, pour mieux se retrouver.
- 28/07
2565. Terres brûléesTu traverses la Provence encore, de long en large et en travers, et que vois-tu ? Là où la forêt est préservée, là où la roche empêche l'installation des villas ou pire : des parcelles à lotir, là où se cache la nature et où elle est unanime, c'est une terre brûlée, fatiguée, soit creusée jusqu'à l'os (notamment autour des villes qui explosent : Arles, Avignon, Nîmes (je maintiens que Nîmes est en Provence), Marseille bien sûr mais aussi les stations balnéaires, les villes portuaires, soit déserte ou désertifiée. Il est vrai que les pays montagneux s'en sortent à peu près mieux (monts de Vaucluse, Luberon, Alpille, Ventoux, Baronnies, à des degrés divers et selon divers heurs). Les terrains militaires sont nombreux.
Mais regardez ces villes, ou voyez-les autrement : Forcalquier ! Apt, Sisteron ! Buis ! Les Saintes ! Il est vrai encore une fois qu'on peut difficilement sauver les villes de la Côte dite d'Azur. Un mal a été fait, de Montpellier à Nice, qui est incommensurable. Les Maures, l'Esterel, la vallée de Tende, la Camargue, ont bien quelques espaces sauvegardés, mais on a vendu la terre, on l'exploite à outrance, elles lacérée de routes, et parsemées de non-lieux. Voyez peut-être Partage des eaux. C'est ce même sentiment mêlé de solitude, de goût amer, de gâchis perpétuel.
- 25/07
2564. Nos héritiersAmer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers (Char)
Notre héritage n'est précédé d'aucun testament (Char)
Que diront de nous les hommes qui nous suivront ?
Comment définir notre civilisation ?
"Ils mangeaient chaud (ils se brûlaient)."
"Ils avaient quitté les pierre dures de leur villes pour construire des maisons de paille isolées, ouverts à tous les vents, peu solides et souvent vite dégradées. Peut-être dans une pulsion nomade ; peut-être parce qu'ils se croyaient sûrs de leur paix ; peut-être parce qu'ils étaient trop nombreux ; on ne peut décider."
"Ils travaillaient peu, et semblaient avoir perdu le savoir du travail : ils ne travaillaient pas pour eux, mais pour des structures qui faisaient fi des frontières (on dit qu'ils avaient établi des frontière pour faire des guerres, les avaient gommé pour commercer) mais qui étaient tellement épaisses qu'elles écrasaient les hommes."
"Ils avaient des outils mécaniques de musique."
"Tout chez eux était prétexte à colère et à cri. Ils se fâchaient constamment, provoquant des genres de guerres internes, intestines, qu'on appelait grèves, élections, sport."
"Ils avaient hérité eux-mêmes de rites issus des Grecs, des Romains, des Juifs et des Chrétiens, des Révolutionnaires de différentes époques ; ils avaient des temples nombreux, certains dévoués aux dieux anthropomorphiques, comme des sauvages, d'autres à des valeurs plus ou moins animistes ou abstraites : ces temps s'appelaient différemment Temples, Eglises, Bourse, Conseil communautaire, Théâtre, Zénith, Stades, Chapelles, Parlement, Assemblée. Ils élisaient des représentants qui une fois accédés au pouvoir se dévoyaient et ne s'occupaient plus que de leur fonction ; parfois mêmes ils avaient des pratiques de vote où une seule personne était qualifiée (c'est leur mot pour cette compétition sportive)".
"Ils avaient des connaissances semble-t-il étendus sur le monde : en physique, mathématiques, biologie, zoologie, botanique, chimie et médecine, mais ils persistaient à croire que dans leurs groupes, il y avait des ennemis ; or ils ne s'arrachaient même pas toujours de la terre, parfois simplement un peu de temps pour leurs guerres."
"Ils ont été en guerre plus de 5000 ans d'affilée !"
"Ils avaient fait des routes partout, ils voulaient toujours pouvoir transporter toute leur maison ailleurs ; ils ont bâtis dans les endroits les plus improbables : les mers, les planètes alentour, les airs, les glaces. Ils ne se contentaient jamais du lieu où ils étaient, et ne se satisfaisaient jamais de se déplacer en nomade. Ils voyageaient non parce qu'ils étaient nomades, ni pour visiter d'autres lieux et rencontrer d'autres gens, mais pour se reposer de leur travail. Ils partaient aux moments les plus chauds de déshérencel'année, tous ensemble, pour se retrouver tous ensemble à ne rien faire au bord de la mer ou à la montagne."
"Ils avaient durablement esquinté toutes les terres, les plantes et les animaux qui les entouraient. Ils goûtaient à tout, ils étaient insatiables, capricieux et ils cassaient tout."
"Ils avaient finalement abouti à un état extrême de grande déshérence, chacun ayant à défendre sa maison sans terre, sa femme, sa voiture contre tous les autres. Ils vivaient dans une grande solitude et par contrecoup, ils se saoulaient à l'image, transmise par le vecteur appelé télévision, sur lequel les puissants amusaient les pauvres gens - et les humiliaient."
"Leur rapports amoureux étaient décousus, erratiques et finalement, ils préféraient encore la femme du voisin ou la femme vue à la télévision que la mère de leur enfant."
"Ils portaient avec eux un grand sac de culpabilité, de ressassassent, et de malheur familial qui les rendaient dépendants de diverses drogues (dont la télévision, ou le sport). Ils se soignaient constamment, mangeant et dormant mal, mais trouvant moult excipients et médecins : du corps, de l'âme, de l'au-delà, de l'inconscient, de l'invisible, de l'avenir, de l'inaccompli."
"Ils jouaient beaucoup, espérant s'enrichir."
"Ils ne savaient plus cultiver un jardin.".
"Ils parlaient fort et ne se tenaient pas droit."
"Ils dormaient mal."
"Ils s'entouraient d'animaux dits domestiques destinés à recevoir leur amour (genre d'hormone qui devait tenir toute la société, du clan familial à la tribu et jusqu'à la nation (elle-même entité mal définie et peu claire)) et pour lesquels beaucoup d'argent était dépensé."
"Ils avaient des dieux escamotés partout dans leur vie."
"la plupart du temps, ils s'ennuyaient. Alors ils jouaient et les liens se défaisaient."
etc.
- 23/07
2536. Les douleursAvec ses mains de gazole et ses lunes froissées
La femme aux cent douleurs tranquille
Visite les jalons qui ont défait sa vie
"Je suis lasse"
Mosaïque d'argent aux couteaux acérés
Les vagues de la mer s'exilent
Elle chante encore les corps de l'été
"Je suis lasse"
Visiteuse impromptue la mort nous regarde
Apporte ses organes au moment voulu
Suffit qu'on s'éloigne un peu plus que nature
"Je suis lasse"
Chanson
- 21/07
2563. Pink Floyd encoreLa musique de Pink Floyd, malgré sa grande variété d'époques et de styles, possède toujours un pouvoir de fascination sur l'auditeur. Qui dit fascination dit image : nous sommes littéralement emporté par une vision sonore et si le terme de psychédélique signifie quelque chose, c'est peut-être cela : emporté sur un prisme sonore, un paysage auditif ; et alors que le groupe n'a jamais cédé ni au délire "psyché" ni aux machinations "hippies", et s'est toujours trouvé aux marges de ces mouvements, tout comme des auteurs de la beat generation, il cède volontiers au spectacle, de par son attrait pour les films, la danse, le théâtre, jusque dans le pompier (meilleurs exemples : Atom heart mother et The wall).
Le groupe aussi, notamment par le biais du canal textuel de Roger Waters s'approche volontiers de l'allégorie, comme dans les albums de la maturité, à partir de Dark side of the moon.
Ce dernier conserve toute mon affection, mais je voulais toutefois revenir sur deux autres albums, moins souvent appréciés à leur juste valeur : Animals et The final cut.
Pourquoi ces deux albums ? Assurément sont-ils les deux disques dont la musique a le moins mal vieilli (et surtout Final cut), mais leur puissance vient non seulement de la musique, mais encore de l'interprétation, des arrangements et des textes. Ce sont des disques complets, totalement uniques dans l'histoire d'un rock duquel ils se trouvent sans doute à la frontière.
Dogs, par exemple, sur Animals est une chanson incroyable, révélée à sa juste valeur par Waters (et Jon Carin) lors de sa tournée actuelle ; et tout Final cut nécessite une approche lente et tranquille : les deux disques sont sombres, comme The wall (ou Wish you were here), mais moins porté qu'eux à la démonstration.
La construction sonore (harmonique et rythmique) de Final cut est ahurissante de finesse et de force ; sa production est impeccable, et le son est incroyable : je rappelle qu'en 1983, la tendance est à la boîte à rythme à la musique futile, aux synthétiseurs mal utilisés, aux costumes idiots. Je trouve enfin que l'engagement de ce disque, de son auteur, bien sûr, à la fois dans la politique et l'autobiographie, est plus que respectable (avec attaque directe de Maggie Thatcher). Et l'ensemble présente plus de recul que la simple folie de The wall, dont l'exploration a commencé dans Wish you were here et la chanson Brain damage : "The lunatic is on the grass" de Dark side... Ici les racines sont plutôt à chercher dans Free four sur Obscured by clouds et peut-être Cymbaline sur More.
Ces quelques phrases trop courtement développées ne veulent pas faire une revue de texte ou de disque, simplement redonner à écouter des monuments de la musique contemporaine trop souvent méprisés parce qu'ils sont exigeants.
- 20/07
2562. Le soir l'étéLe soir l'été la vie reprend vers 17h ; les magasins les cafés rouvrent, les gens sortent, jusqu'au repas, on pousse la chaleur au dehors de l'île...
- 19/07
2561. Chez mon voisin, postface alternativeUn soir la femme handicapée vient frapper à la maison. Rien ne bouge. Plusieurs heures après elle revient, puis revient encore.
Après une semaine, elle demande aux autres d'ouvrir, ce qu'ils font avec une hache.
Le chien est là, morveux ; il a bouffé le voisin qui l'assaillait.
- 17/07
2560. Kafkaland (chanson)Espèce d'espace agencé de cellules
L'effroi et Kafka marche
Et les traces de Kafka s'effacent
Traces de Kafka
Kafkafard intenté en cellule
Froid de Kafka trace
Et chasse le fard de Kafka
Chasse au Kafka
Kafkaland arpentées les cellules
L'effort sous chaque pas de K.
Dans l'espace sans phare de Kafka
Sans phare de Kafka
Kafkamisole isolé en cellules
Le sade trait sans sas
Embastillé ersatz de Kafka
Bastille de Kafka
Kafkarcasse fichée en cellule
Le corps se casse se fracasse
Corps de K. lassé dans la neige
Masse lasse de Kafka...
- 15/07
2559. Rip off Hôtel
- 14/07
2558. Les alliés substantiels
- 13/07
2557. Saynète 2Une rue qui est vide. Là-dessus, un banc, qui est vide aussi. A côté du banc, une porte fenêtre, ancienne, bois décati, verre poli ondulant la lumière ; guise de napperon à la fenêtre, mauvaise broderie. Noire, cause mouches.
Dedans : une radio, ténue, fil grésillant, égrène des résultats de courses, lévriers, cheval, coureur cycliste, on ne peu discerner. Peu importe, le résultat est le même, un gagnant, pas davantage. Sol de ciment antidérapant. Peintures acryliques écaillées aux murs. Carreaux noir blanc noir blanc dessus évier. Vieil évier, plusieurs chocs, vieux savon noir, vaisselle de verre, jaune transparent, vert transparent, verre à moutarde. Bref, tout est vieux.
Noir blanc noir blanc, si on suit les carreaux, on arrive au couloir, à droite, par terre, les mêmes, alternes, prévisibles sur des kilomètres ; la radio se rapproche, un jeu peut-être, de toute façon, même la radio fait vieux, transistor poussiéreux, lampe fatiguée. Si tu vas tout droit, autre porte fenêtre sur jardinet, capital en ces jours. A gauche, salon, à droite encore, chambres. Pas la peine de voir les chambres. A gauche, alors : salon, vieux meubles années cinquante, sky rouge, sky vert, table basse de fer forgée, scènes de chasse émaillées. Tapis. Râpé, est-il besoin...
Ce n'est qu'un journal qu'on voit, un vieux journal comme le Journal du Dimanche, ou le Parisien, plus médiocre que humble. Deux mains le tiennent, deux pieds le soutiennent, on ne voit rien d'autre.
La une parle d'otages ou de guerres, choses intemporelles, choses pérennes, seul un détail choque : un petit trou de cigarette, qui rougit tout juste, puis disparaît en carbone. La cigarette s'est consumée aussi. Le temps ne passe pas.
Derrière les mains, l'oncle Auguste tient son journal, mais raide mort.
Ses yeux grand ouverts sont fixés sur le vide blanc. Depuis plusieurs heures, Auguste est mort devant la page "International".
- 13/07
2556. Une époque de fousNous avons quitté, il y a fort longtemps, une époque de fous.
En effet, si l'on essaye de se replacer dans le contexte de l'époque (gaullisme triomphant, communisme partout, église puissante, etc.), la présence ou l'existence des œuvres de Maurice Blanchot, de René Char et ses alliés substantiels, d'Henri Michaux, de Samuel Beckett, fin des années cinquante, on a peine à se représenter à la fois la folie de leurs prescripteurs, de leurs mécènes, l'évident goût pour la novation de ces artistes et surtout l'extrême singularité de leur travail : il n'y a pas de parole comme celle de Blanchot, de Char, au monde.
Et si l'on mesure notre misérable oisiveté répétant le passé avec satiété, on se demande bien ce qu'il faudrait bien pouvoir faire pour trouver des voix aussi singulières...
Peut-être souhaiter que les verrous enfreignent ?
- 12/07
2555. Vaucluse
Arraché à la terre et surgi des eaux que rien n'arrête, il est un pays qui s'étale, dont on peine à saisir le grain si on ne l'aborde que de face.
Non, il faut tailler de biais, taillader en travers, départir ces montagnes, venues du Ventoux et qui se commémorent jusqu'aux Alpilles bienfaisantes.
Passer là en plein été c'est croiser les tracteurs des maraîchers, les récoltes ou les platanes qu'on arrache.
Mais si l'on se contente d'être hagard et étranger, en ce pays qui remercie, paraît-il, c'est le lot de tout ce qui par hasard est méridien. Oisif, inutile, laid. Supplémentaire. Vérue.
Scorie.
- 09-11/07
2554. Un œilA quoi sert un œil sans lumière ?
- 09-11/07
2553. OuvèzeChâteau abandonné aux visages
Vallées oubliées des époques
Humbles lavandes étalées au soleil - sur couverture grossière
Masques lavés, mains tendues, lavoirs
Et grandes fleurs poussives vers leur dernier effort
- 09-11/07
2552. Pays de CharLe géant impose et entre ses mains croit un pays nouveau
Pays de juste mesure, quoiqu'inadapté à la main de l'humain
Pays froid et coupant comme une faucille
Réseau aveugle des collines d'argent
Station de bardane
Appétit des rivières, et des pierres le rosier
Soif étanché d'ouvrages révélés, signé du coin de l'homme soûl
Poinçon de lumière
Goût du vin âpre des étés ; rondes des volutes de nuit
Noria de silences empierrés : c'est le limon qui s'accumule
- 09-11/07
2551. Entre 2Tout recommence, recommence par d'abord du vide qu'on emplit. On se déverse dans du rien. On en fait notre pitance, et on le creuse.
Ceci pour faire site, fondation. Il y a des héros qui tracent du pied une ligne et ils disent "Ville", comme ville se fait et comme un petit patron veulent "Gens" comme gens arrivent.
Quand on a le site, il nous faut de l'ombre, alors on plante des arbres ou des murs, c'est selon, et cela fait commerce, temples et lieux privatifs.
On décide alors de s'agrandir, puis de faire la guerre avec la ville voisine. Cela fait des mythes, puis une histoire.
On peut alors écrire des romans (spécialement lorsque les ambitions manquent, et les jeunes filles).
- 07/07
2550. RéminiscencesOn prend un livre en été. C'est en été que les livres (se) prennent. On a l'espace étendu devant. Le temps compte peu. Et tout dehors nous aspire.
On marche sur des cailloux, même pieds nus, on croise les fleurs immenses de l'été : mélilots, cardères, vergerettes, fenouils. Ce sont les derniers soubresauts, mais brillants, mais dévolus.
Il fait chaud constamment, la nuit ne repose rien, fait patienter (ou fait écrire, ce qui revient au même).
Tout est sec, piquant, acide ou épicé. On boit plus. On parle moins.
Alors on se sent renaître, ou devoir le faire, et on saisit une liasse de feuilles blanches, qu'on trimballe avec soi partout, dans les pierriers ou les cabanons, mazets décorés de larmes - mais d'où viennent ces larmes, on ne saurait le dire.
Si on ne quitte pas les lieux, pour atteindre des mers, horizons séditieux, on commence un sillon qu'on